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SACCAGE / LA VILLE FOND


depuis plusieurs jours steve ne répond plus quand je l'appelle. j'ai peur qu'il ait disparu dans sa grotte ou qu'il se soit fait enlever par un inconnu. à la télé ils parlent beaucoup de jeunes de notre âge qui disparaissent dans des voitures ou sur les bords des routes, dans des forêts ou dans les villes. peut-être qu'arthur s'est fait enlever lui aussi. sur des vidéos on voit des lieux où avant il y avait des jeunes et maintenant il n'y a plus rien. dans des skate parc ou des cinémas. j'ai vu une fille de laquelle j'étais amoureux me dire qu'un ami à elle avait disparu et que depuis elle le pleurait tous les soirs. elle relit les conversations qu'ils avaient sur leur ordinateur et elle pleure, c'est ce qu'elle m'a dit. elle a cru le voir un soir en rentrant de l'école, à l'intérieur d'une voiture, mais ce n'était pas lui. peut-être que dans deux ou trois jours les parents de steve alerteront la police mais il sera déjà trop tard parce que la police ne peut rien contre les inconnus. elle leur court après mais ils sont dans les hautes herbes et on ne retrouve rien ni personne dans les hautes herbes. il y a quelques temps steve m'a envoyé une vidéo dans laquelle on le voit en train de suivre arthur dans la rue. steve filme arthur avec son téléphone. il sait peut-être où il a disparu. vers la fin de la vidéo, arthur discute avec un inconnu et steve les filme caché derrière un mur. l'inconnu a compris que steve les filmait lui et arthur mais il discute comme si de rien n'était. arthur a l'air stressé parce qu'il se ronge les ongles et qu'il passe d'une jambe à l'autre comme s'il voulait aller aux toilettes. l'inconnu lui tend une cassette et arthur la range aussitôt dans sa poche. steve n'est plus derrière le mur. je ne sais pas ce que steve veut que je voie. peut-être retrouver la cassette. je ne sais pas où arthur l'a cachée. je pense qu'arthur est mort.


steve m'a montré des vidéos sur son ordinateur. c'est des vidéos de chez lui la nuit dans la chambre de ses parents ou dans la cuisine. il m'a dit qu'il avait trouvé des caméras qui étaient déjà dans les murs de sa maison et qu'il les avait branchées sur son ordinateur. les caméras enregistrent tout. il y a d'autres vidéos où on voit steve en train de fixer la caméra dans sa chambre, mais celles-là il ne me les a pas montrées. à un moment dans la chambre de ses parents une grotte s'ouvre dans le placard où ils rangent leurs vêtements. il y a un inconnu qui en sort et qui s'allonge à côté d'eux. steve avait l'air vraiment excité de voir l'homme s'allonger entre ses parents comme si c'était un troisième parent. derrière il y avait la grotte et son entrée noire comme la nuit ou comme une bouche. ensuite je ne sais pas pourquoi la vidéo s'arrête et steve me dit qu'il n'a pas le droit de me montrer la suite. steve aime bien se vanter de ce que je ne vois pas. en cours les professeurs ne lui demandent jamais rien. un jour arthur a vu qu'il dessinait des visages sur ses feuilles. après, arthur n'est plus jamais revenu à l'école et on nous a dit qu'il avait déménagé. moi je pense qu'il a eu peur des visages dessinés par steve et qu'il en faisait des cauchemars. même s'il a déménagé, il doit voir les visages dans son sommeil et je pense qu'il mourra bientôt. dans une autre vidéo, on voit steve prendre du jus d'orange dans le frigo et le boire au goulot d'une traite. après il jette la bouteille en plastique sur le sol et il quitte la pièce. sa mère arrive dix secondes plus tard et ramasse la bouteille pour la jeter à la poubelle. steve m'a montré plusieurs fois cette séquence mais je n'ai pas bien compris ce que je devais y voir. au bout de la septième fois, il m'a dit de regarder l'heure en haut à droite de l'écran, et là j'ai remarqué qu'entre le moment où il jetait la bouteille sur le sol et celui où sa mère la mettait à la poubelle, il se passait cinq mois.

à la télé ils ont dit que la police avait retrouvé le tueur de l'homme devant l'école. ils ont montré sa photo à l'écran mais son visage ne me disait rien. il est toujours en cavale. je pense qu'il s'est caché dans sa grotte à lui ou dans les herbes hautes et qu'on ne le retrouvera jamais. le lendemain steve m'a dit que la télé mentait et il m'a montré le vrai visage du tueur. il m'a dit qu'il connaissait son vrai visage depuis longtemps parce qu'il le hantait dans son sommeil. il m'a montré d'autres vidéos dans la ville où on voit le tueur marcher autour du plan d'eau ou faire le plein de sa voiture ou attendre sur le parking du supermarché. steve m'a dit aussi qu'il avait découvert un passage dans la cave taupiqueur qui relie argenta à carmin-sur-mer, mais qu'il ne peut pas me dire où il mène. selon lui le tueur connaît aussi ce passage et c'est par là qu'il s'enfuit pour échapper à la police. dès qu'il a tué l'homme devant l'école il a pris ce passage et depuis plus personne ne peut le retrouver. steve me dit qu'il le rencontre parfois dans la cave, mais qu'il ne le dénoncera jamais.


steve a plusieurs CD avec des grottes enregistrées qu'il a rangés dans sa chambre. il m'a dit que parfois il croisait des inconnus qu'il ne devrait pas croiser, dans les grottes ou dans les hautes herbes. il m'a dit que c'était comme dans pokémon quand les dresseurs veulent te combattre, sauf qu'ils essaient de te tuer. je crois que steve va beaucoup plus que loin que moi dans son exploration des grottes et de l'univers qui les entoure. c'est parce que ses parents le laissent libre. je pense que steve est seul et que les grottes sont comme un refuge pour lui. un jour il disparaîtra et je saurai qu'il est dans une grotte pour toujours. steve sait ce qu'il cherche. on ne peut pas en même temps appartenir à la grotte et continuer sa vie. il a déjà essayé d'avoir plusieurs grottes en même temps mais d'autres inconnus lui ont dit que c'était interdit alors il a condamné les grottes avec des éboulements. les inconnus étaient vraiment en colère contre steve et il m'a dit qu'il ne pouvait plus dormir. ils lui laissaient des messages sur son ordinateur avec des têtes de mort et des pendus. ensuite les choses se sont calmées mais steve m'a dit qu'il ne dormait toujours pas la nuit. tous les jours en classe je le vois qui essaie de dormir sur sa table. il est pris de convulsions qui montrent qu'il se bat contre des inconnus dans son sommeil. quand il se réveille on dirait que ses yeux ont été creusés hors de son crâne. parfois je l'appelle par son nom et c'est quelqu'un d'autre qui me répond. j'ai peur que steve soit perdu depuis longtemps dans une grotte condamnée par un éboulement. parfois je me dis pauvre steve, où t'es-tu perdu. ensuite il m'invite à jouer chez lui et j'oublie qu'il a disparu.


plus tard je mettrai ma grotte sur ordinateur et il faudra un mot de passe pour y entrer. sans mot de passe c'est comme si les grottes étaient des rues et tout le monde peut y faire n'importe quoi. dans les rues il y a beaucoup de vent et des gens qui vous regardent comme si vous étiez un monstre. il y en a qui piratent les grottes des autres parce qu'ils n'ont pas de maison à eux. mon mot de passe aura quatorze lettres et onze chiffres. mon ami qui a un ordinateur ne vient plus à l'école parce que sa vie dans la grotte lui suffit. ses parents ne lui disent rien. quand je viens chez lui sa mère nous apporte le goûter et ensuite je ne la revois plus. son père est absent. il m'a dit qu'il avait essayé de créer son père dans l'ordinateur mais qu'il avait créé un inconnu qui essayait de l'étrangler. il m'a dit que les pères dans l'ordinateur étaient des monstres, et qu'il ne fallait surtout pas les laisser s'échapper. dans un livre de poésie il a lu que les monstres étaient des illusions avec une aura. parfois dans ma grotte je sens l'aura des monstres qui sont des illusions. mon mot de passe serait m417r3d351llus10n5. en piratant les grottes des autres on risque la mort comme l'homme qui a été tué de deux balles dans la tête. c'est une sorte de châtiment. dans le désert les sables mouvants punissent les imposteurs. c'est pour ça qu'ils sont aussi vides. moi je n'ai rien à cacher. par les ordinateurs on peut écrire des choses qui ne doivent pas être dites. comme dans les grottes on peut faire passer des messages en souterrain. sur les écrans les images sont comme des mots. on peut tuer à travers les ondes propagées par les ordinateurs. c'est comme ça que l'homme est mort tué de deux balles dans la tête. les balles étaient des métaphores des ondes invisibles et elles ont explosé son cerveau. il n'y a pas d'ondes dans les grottes. il y a des ondes dans les rues. les rues ne sont que des ondes qui tuent. mon ami avec un ordinateur s'appelle steve. moi, je n'ai pas de nom.

« On réclame des fictions qui nous guérissent du vertige du non-sens en articulant le réel dans une aimable cohérence (la cohérence temporelle de la narration, par exemple : linéarité banale des romans sans âge ou délicieux dédale « moderniste » mixant les époques avant de les réajuster au coup de sifflet de l'échéance finale). » – Christian Prigent, Une erreur de la nature.


aujourd'hui on est rentré plus tôt de l'école. à la télévision il y a un homme qui est mort de deux balles dans la tête. l'école n'était plus en sécurité. je suis rentré chez moi et sur le chemin je n'ai croisé aucune voiture. j'ai regardé pokémon et je me suis endormi. dans mon rêve je découvrais une grotte et je marchais dedans. sur les parois la roche était friable et j'ai eu peur de mourir enseveli. il y avait un bruit très fort qui m'attirait vers le fond de la grotte mais j'avais peur de découvrir ce que c'était. dans mes rêves les grottes ne sont pas exactement comme dans la réalité. il n'y a pas de grotte à côté de chez moi. parfois quand je suis dans la grotte j'ai l'impression qu'elle peut disparaître. quand je tape les parois j'ai mal au réveil. si la grotte disparaît je peux mourir. dans pokémon, il y a des pokémons qui partent et que personne ne revoit jamais. il y a des pokémons stockés dans des ordinateurs qui parfois restent là pour toujours. mon père ne veut plus que je retourne dans la grotte. ma mère n'a pas d'avis sur la question mais parfois quand elle dort je la regarde et sous ses paupières fermées je reconnais la grotte qui est notre refuge à tous. mon père pense que la grotte est une malédiction qui pèse sur notre famille. moi je ne pense pas, je pense que c'est un don. dans banjo-kazooie, on peut mourir à cause du désert et des sables mouvants. dans la réalité aussi. j'ai un sac à dos que j'emporte toujours avec moi. il y a des choses dedans que personne ne soupçonne. si on va assez profondément dans la grotte on peut deviner ce qu'il y a dans mon sac. ma maison est rouge comme si le soleil s'était écrasé dessus. l'homme qui a été tué je l'ai croisé plusieurs fois dans la grotte avant sa mort. il ne me parlait pas et n'avait pas de visage mais je l'ai reconnu. dans la grotte il y a beaucoup de personnes différentes qui viennent pour des raisons qui ne me regardent pas. parfois je leur donne mon goûter si elles sont affamées et elles me remercient. je n'ai pas envie de leur faire de la peine. je n'ai jamais croisé ma mère dans la grotte parce que je crois qu'elle ne marche pas dans la même grotte, qu'elle a une grotte à elle que je ne pourrai jamais visiter. mon père non plus ne pourra jamais la visiter. dans pokémon, on ne voit rien à l'intérieur des grottes, parce qu'il n'y a pas de lumière, et pas de fenêtres. une maison c'est une grotte avec des fenêtres et des cartons au sous-sol. après la grotte il y aurait un donjon, mais je ne l'ai pas encore découvert. un ami à moi a découvert un jeu dans lequel il peut modifier l'intérieur d'une grotte et il y joue chaque soir sur son ordinateur. il ne m'a jamais laissé y jouer parce qu'il dit que chaque partie est personnelle. si j'avais un ordinateur je pourrais jouer moi aussi. dans les ordinateurs il y a des milliards de grottes personnelles que personne ne verra jamais et qu'on peut modifier. autour de ma grotte il y a des herbes hautes mais je n'ai jamais eu le courage de m'y aventurer. parfois d'autres personnes en sortent et elles ont l'air épuisé et terrifié. la grotte n'est pas une métaphore, c'est une vraie grotte. quand je dis que ma maison est rouge, ce n'est pas une métaphore non plus. si j'étais assez riche et intelligent je construirais ma propre grotte sur ordinateur et il n'y aurait pas d'herbes hautes autour, seulement des déserts. mon ordinateur deviendrait ma réalité et je n'aurais plus jamais de soucis.


J'ai finalement pris la décision de ne pas publier Rivage au rapport ; le texte ne me semble ni bon ni abouti (état actuel). J'ai beaucoup écrit ces derniers mois, Jimmy Arrow, La Ferme des mastodontes, SPEEDBOAT, et sans doute que mes objectifs ont changé entre-temps, lentement, sans que je m'en rende compte. Je me sens moins dans l'urgence également, et la publication semble moins nécessaire. Il y a encore du travail à fournir, des livres à lire. On finit toujours pas dire ce qu'on a à dire ; parfois c'est outre-tombe. Mon emploi me prend du temps, même s'il apporte son lot de réjouissances. Bref, il y a moins de raisons d'écrire.


Une voisine dit avoir aperçu un homme sans visage et sans nom discuter avec la première victime sept heures avant sa mort. La caméra à l'extérieur du centre commercial montre la voisine discuter avec cet homme une semaine plus tôt. Copperfield note complices.

Anomalie n°1 : les vêtements des deux victimes étaient intervertis. Anomalie n°2 : aucune famille n'a signalé la disparition de sa fille le 9 janvier. Anomalie n°3 : là où ont été filmés l'homme sans visage et la voisine, il n'y a pas de caméra.

Plusieurs projections de ketchup retrouvées sur l'abdomen de la première victime. Son père dit : elle ne mangeait jamais de ketchup. Dans le salon, la mère feuillette un magazine de prêt-à-porter et découpe aux ciseaux les têtes des mannequins.

Devant la maison, Rivage s'adosse contre la voiture. Copperfield dit : ils ont quelque chose à cacher. Le père devient suspect numéro un. Le visage de la mère plaqué contre la vitre du salon. Elle dit quelque chose, mais Rivage n'entend rien.

Deux hommes marchent lentement du même pas dans les couloirs du collège. Une berline se gare devant le portail d'entrée, qui fait des appels de phare.

Les champs la nuit ; une lumière blanche tombe sur les cultures. La nationale, trois véhicules par heure. Dans un coffre, un corps.

9 JANVIER 2014

Le corps de la fillette est projeté contre le sol ; son crâne heurte une souche mais elle reste consciente. Il y a des mots qui ne sortent plus. Après, elle est seule et consciente pendant 26 heures. Parfois son corps meurtri apparaît dans la lumière, mais personne ne la voit. Ensuite, plus personne ne peut la voir.

Trois jours plus tard, le médecin légiste dira : mort par déshydratation.

Onze jours plus tard, elle ne sera toujours pas identifiée.

14 JANVIER 2014

Rivage refait seul le trajet.


12 JANVIER 2014

Une nationale déserte en début de soirée. Arrière-plan : champs et pylônes, vague orange dans le ciel.

Dans la voiture qui arrive de face, Rivage et Copperfield. À la radio, Love is the Devil. Copperfield note trois phrases dans son carnet et Rivage regarde par la vitre conducteur.

Tous les deux accroupis auprès du cadavre. Rivage touche la terre encore meuble ; Copperfield note terre encore meuble. Derrière, la voiture stationnée sur un remblais.

Le corps : onze ou douze ans, torturée. Rivage se frotte la bouche et le menton ; Copperfield prend plusieurs photos. Sur la nationale, un conducteur remarque deux hommes dans le champ. Copperfield note mort par suffocation.

Des empreintes de pas brouillées par la boue qui se perdent dans les herbes hautes. De la sueur sur le front de Rivage. Le soleil, à l'horizon.

Après autopsie, découverte d'un tatouage de couronne à l'intérieur de la cuisse gauche. La cicatrice a suppuré. L'enfant vient du quartier de Myriad Pro. Cinq kilomètres à pied entre ici et le collège.

Interrogatoire d'une enseignante : élève sans histoire, notes moyennes, appréciée. Une silhouette les scrute depuis le troisième étage, que Rivage remarque. Il fait signe à Copperfield. À la sortie, une élève leur dit : il ne faut pas croire les adultes.

Interrogatoire des parents : mère prostrée dans le salon. Le récit du père est décousu et contradictoire. Aucun trajet habituel ne justifie qu'on l'ait retrouvée là. Ils se permettent de fouiller sa chambre et trouvent un trou de 3 cm de diamètre dans la cloison mitoyenne à celle de ses parents.

Tapisserie jaune à motifs floraux, mobilier en formica, forte odeur de détergent. La mère à la fenêtre du salon ; les lampadaires éclairent des trottoirs vides.

Dans un album de famille, une photographie de la fille avec une couronne en papier sur la tête. Ensuite, patrouille dans le quartier. À la radio, Night Walk. À la radio, appel à toutes les unités : nouveau corps à 2 kilomètres du premier.

13 JANVIER 2014

Même âge, même sexe, mêmes blessures, tatouage semblable au poignet gauche, plus propre. D'après le médecin légiste, tuée trois jours plus tôt. Autour, le marécage, d'autres champs, la centrale, 10 hommes dont 7 en tenues blanches. Copperfield note trouver la couronne.

Le collège est mis sous surveillance et le personnel interrogé. Le directeur dit qu'il ne connaît pas chacun de ses 600 élèves individuellement, mais que c'est une perte terrible. Copperfield note se ronge les ongles. Il n'a jamais surpris de mouvements suspects devant son établissement.

« Il est risqué de garder tel quel ce qui est mal écrit. Un mot jeté au hasard sur le papier peut détruire l'univers. Fais attention et corrige ton texte tant qu'il t'appartient encore, me dis-je souvent, car tout ce que tu as écrit, une fois que tu l'auras livré, creusera son chemin dans des milliers d'esprits, le bon grain noircira, au risque de ronger, d'embraser, de raser toutes les bibliothèque.

Une seule solution : écris sans t'en soucier – seul ce qui est nouveau survivra. »


Il y a un livre intitulé Rivage au rapport qui pourrait paraître cette année ; je l'estime presque fini. Il ne changera plus beaucoup et tout ce que j'avais à dire est sans doute déjà là, dans les pages qui sont écrites. Je ne sais pas si ce livre doit exister. J'ai le sentiment que Rivage est une étape, qui devait prendre sa forme actuelle pour accéder à quelque chose de plus lointain, et que je distingue encore mal ; un livre pour un autre. Je ne ressens pas la même satisfaction qu'en achevant La Ville fond, avant même de l'avoir achevé, sachant que mon idée était là dans la forme que j'avais prévu pour elle, et que l'ensemble pouvait être vu.

Avant le premier roman, il y a la nécessité de publier ; ensuite, il y a les raisons de publier encore.

Quel projet construire, quoi dire.

Qu'est-ce qu'on fait des livres qui ne touchent pas au but ?

« Nous nous réveillons en sursaut et ce que nous voyons
nous terrasse .

Que la terreur torde le monde ! » – William Carlos Williams, Paterson (trad. Y. di Manno).


Je ne sais pas d'où vient l'idée communément admise qu'un bon livre prend forcément du temps à écrire.

Quand la lumière et la chaleur d'été (derniers jours de mai par exemple) tombaient par les fenêtres de la salle de classe alors que le cours prenait fin, et que les quelques bandes d'herbes à côté des préfabriqués adoptaient enfin d'autres allures, plus lascives sans doute, plus accueillantes, il était difficile malgré tout de rester à proximité de ce qui était notre lieu du travail. On ne pouvait pas s'endormir à côté des chaises et des estrades ; il fallait prendre de la distance. Mais on percevait ce qu'aurait pu devenir le lycée : un jardin sans doute.

« Je finis la soirée en méditant sur Nova Cidade de Kilamba, une ville fantôme bâtie par une compagnie d'État chinoise, dans laquelle pas une seule voix humaine ne résonne. Ville qui me hante. » – A.C. Hello, Naissance de la gueule.


Un journal, c'est aussi tous les moments où on écrit rien, mais où on vit quand même.

Dans Rivage, il y a des histoires naïves qui sont pourtant des histoires vraies. Mes personnages parlent peu et disent des choses banales car on parle toujours peu en disant des choses banales.

Un jour, j'ai dit que les livres qui restaient, je les donnais à Emmaüs, et on m'a dit : oh non. Je n'ai pas compris pourquoi ce oh non (ou plutôt j'ai très bien compris).

« Un des plus grands vices de la bourgeoisie blanche [...] est sa réticence à penser, sa méfiance vis-à-vis de l'indépendance d'esprit. » – James Baldwin, Retour dans l'oeil du cyclone (trad. H. Borraz).


Ce soir, c'est la première fois depuis le début de la rédaction de Rivage au rapport (cad environ un an et demi) que je relis mon brouillon en entier. À titre indicatif, les personnages se nomment : Rivage, Copperfield, Sigourney Weaver, Pizza Boy, Vera Figner, Atomic Samuraï, Artorias et Yogg-Saron.

Je me demande comment les autres vont le lire.

Ma rigueur au quotidien est plus que limitée. Souvent, le temps qui pourrait être consacré s'évapore.

« C'est ainsi que les brigands-guérilleros de l'Italie du Sud détruisaient non seulement leurs ennemis et les documents qui rendaient légal leur esclavage, mais aussi les riches superflues. Leur justice sociale, c'était la destruction. » – Eric J. Hobsbawm, Les bandits (trad. J.-P. Rospars et N. Guilhot).


Ce que j'aime avec le cinéma, c'est sa voie indirecte. À l'image, si sur un parking il manque une voiture, on voit qu'il manque une voiture, sans avoir besoin de le signaler. Dans un livre, on doit forcément dire : il manque une voiture, ce qui implique d'office le soupçon.

Le texte force la liste méthodique des composants d'un paysage, alors seulement ensuite on peut s'autoriser à supprimer des éléments.

Un autre roman qui tournerait autour d'un seul meurtre, et pour lequel tous les personnages se soupçonneraient. Mais comme Rivage débute déjà par un meurtre, cet autre roman n'existera sans doute jamais (tant pis).

Il a peu plu, cet automne.

Après le travail, je rentre à pied, je prends le temps.


Qui lit encore les livres ?

« Quand on a pour soi les lois de l'histoire, les intérêts de l'avenir, les nécessités économiques et morales qui conduisent à la révolution ; quand on sait clairement ce qu'on veut, de quelles armes on dispose et quelles sont celles de l'adversaire ; quand on a pris son parti de l'action illégale ; quand on a confiance en soi et quand on ne travaille qu'avec ceux en qui l'on a confiance ; quand on sait que l'oeuvre révolutionnaire exige des sacrifices et que toute semence de dévouement fructifie au centuple, on est invincible. » – Victor Serge, Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression.