Relevés

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Livres : Saccage (2016), La Ville fond (2017)



En 2015, je disais que cette phrase de Guillaume me semblait importante : La vue sur la ville est superbe (mais la ville est fictive). Je crois qu'inconsciemment elle a si bien fait son chemin qu'au bout du compte il y a eu La Ville fond.

La vieille dame du dessous écoute vraiment la télévision trop fort.

Il se trouve de plus en plus souvent que dans les romans les néons soient blafards. Ensuite, je ne peux plus m'empêcher de trouver que dans la réalité ils le sont aussi.

Par exemple, maintenant, quelqu'un est tué, probablement une femme, d'après les statistiques c'est sans doute une femme. Cette femme on l'aura tabassée puis tuée, ce sont les statistiques qui le disent. C'est très difficile de se rendre compte quand on est là tranquillement dans son salon ou dans ses toilettes et qu'une femme meurt exactement au même instant, c'est une expérience étrange et horrible en même temps, et pourtant on n'y voit rien, on n'y peut rien, on est juste assis là sur ses toilettes, au fond, on ne fait rien de spécial. En même temps que vous sur vos toilettes et la femme tabassée puis tuée, il y a sans doute également un enfant qui est violé, et un piéton qui est écrasé, statistiquement c'est jouable, je pense même que c'est fort probable, voire réaliste, alors que vous êtes juste là vous dans vos toilettes, sans doute en train de lire ou de compléter une grille de sudoku. Et en même temps, que pouvez-vous faire, tandis qu'à toute cette horreur s'ajoute encore dans le même instant l'extinction de trois espèces animales, au fond qu'y puis-je, moi sur mes toilettes, et la grille de sudoku tombe sans doute alors au fond de la cuvette tant le désespoir vous habite soudain, qu'y puis-je, et vous vous levez, le pantalon sur les chevilles, le stylo encore dans la main, comment puis-je sauver cette femme et cet enfant et ce piéton et ces animaux, et vous n'en savez rien, et sans doute que vous n'y pouvez rien, à moins que vous ne possédiez un quelconque pouvoir d'ubiquité, et dans ce cas-là il faut immédiatement vous manifester, le monde n'attend que vous. Vous remontez votre pantalon et vous vous précipitez au dehors sans même tirer la chasse d'eau (certaines choses peuvent attendre), vous courez dans les rues de votre ville, vous criez à l'aide, vous cherchez la femme tuée, et l'enfant violé, et le piéton écrasé, et les animaux exterminés, mais vous ne trouvez rien ni personne, vous ne savez pas où chercher ; les passants vous regardent comme si vous étiez fou. Vous savez pourtant qu'ils sont morts et qu'ils sont là quelque part, et que les crimes sans doute sont impunis, mais vous êtes incapable de rien sinon de vous agenouiller sur le sol et de pleurer en silence. Après avoir erré dans la ville, vous rentrez chez vous et vous vous décidez enfin à tirer la chasse ; au moins trente personnes encore sont mortes durant ce laps de temps ; vous retenez une envie de vomir. Le soir, sans envie, vous mangez quelque chose devant la télévision. Il y a une émission de divertissement dans laquelle les gens chantent et parfois vous vous surprenez à connaître des refrains. Les candidats gagnent un peu d'argent, de quoi partir en voyage, disent-ils. Une femme fond en larmes après avoir remporté la finale. Le lendemain, toute l'horreur est déjà oubliée.

« Je vais devenir un souvenir dans ma mémoire, comme le paysan coincé au fond de son puits, qui voit au loin un rond du ciel et devine les bustes penchés des voisins qui, eux, ne voient déjà plus que du noir. » – Mika Biermann, Palais à volonté.


Je vais vous dire : une fois, j'ai travaillé dans un abattoir, deux jours à peu près. Quand je suis sorti de l'abattoir après le deuxième jour, je me suis dit : je vais écrire un livre sur l'abattoir. En deux jours, j'avais tout compris de l'abattoir et de ses ouvriers. Je pouvais écrire un livre total sur l'abattoir et ses ouvriers car en deux jours j'avais tout compris. C'est comme ça, souvent, pour les choses, il faut à peine plus de deux jours et on finit par tout comprendre, c'est génial. On peut écrire tout et n'importe quoi sur n'importe quel sujet dès qu'on a passé deux jours quelque part, c'est la beauté de la chose. La plupart des livres qui sont publiés actuellement procèdent d'une expérience de deux jours dans un lieu, les abattoirs par exemple. Autres lieux possibles : Pôle Emploi, les hôpitaux, les prisons, les entreprises en faillite. Il y a d'autres exemples mais je ne veux pas dévoiler tous mes filons ; je ne voudrais pas qu'on marche sur mes plates-bandes. Les abattoirs c'est pratique parce qu'il suffit de s'inscrire dans une agence d'intérim quelconque et deux jours plus tard on a toute la matière pour notre livre. Les prisons c'est plus chiant, en plus les détenus sont violents. Et puis les abattoirs c'est à la mode à cause des animaux maltraités. Avec les ouvriers maltraités, ça fait beaucoup de social, donc c'est vraiment à la mode et bien vu. Après bien sûr c'est éprouvant, deux jours quand même ce n'est pas rien, tout le monde ne pourrait pas. Deux jours, entre nous, il faut tenir. Entre les animaux maltraités et les ouvriers maltraités, il faut tenir. Et puis il faut se lever au beau milieu de la nuit, et on est complètement crevés après la journée de travail, on est obligé de faire une sieste. Tout le monde pourrait pas faire une sieste après sa journée de travail, souvent on a perdu l'habitude. Je devrais écrire un livre sur la sieste, à mon avis j'ai la compétence pour le faire. En deux jours de sieste j'ai fait le tour de la question de la sieste. Mais ça manque de social. Je ne vais pas non plus écrire sur n'importe quoi. À quoi est-ce que je pensais. Ça manque d'ouvriers et d'animaux maltraités. La sieste c'est un sujet à peine bon pour les amateurs, pour ceux qui n'ont pas le courage de passer deux jours dans un abattoir, les bons à rien, ceux qui n'osent pas prendre leur sujet à bras-le-corps, enfin bref, ceux qui ne font pas de littérature.

Je voulais vous dire aussi : ça y est, La Ville fond est disponible en librairie. Si votre libraire n'en a pas fait un coup de coeur, songez à l'assassiner (après l'avoir forcé à en faire un coup de coeur).


« Mon esprit incrédule erre dans un pays inconnu où les habitants portent des chapeaux bizarres. On n'ose pas leur demander le chemin de la gare. » – Mika Biermann, Sangs.



Par exemple, depuis l'élection d'Emmanuel Macron, je ne me suis pas du tout intéressé à la politique du pays. Sans doute que les vacances empêchent en grande partie de s'intéresser à la politique du pays, et c'est quelque chose qu'Emmanuel Macron a très bien compris. Non pas qu'Emmanuel Macron s'en soit pris particulièrement à mes vacances parce que je ne m'intéressais pas à la politique de notre pays (ça aurait été injuste), mais il s'est dit que ça serait sans doute une bonne idée que de profiter du désintéressement des citoyens lié aux vacances pour mettre en oeuvre tout un tas de réformes sociales toutes plus dégueulasses les unes que les autres. C'est fou de profiter d'un aussi beau moment pour les citoyens que les vacances d'été pour mettre en oeuvre des réformes sociales dégueulasses. C'est vraiment chercher à enfoncer notre glace à peine entâmé dans le sable. C'est vraiment sensiblement la même chose que d'enfoncer une glace tout juste achetée dans le sable et de mettre en oeuvre des réformes sociales dégueulasses. Il n'y a qu'un pas de la glace aux réformes sociales. Il faut vraiment ne pas aimer les vacances pour niquer à ce point l'ambiance. Il faut vraiment n'en avoir rien à foutre de rien pour profiter que les gens soient à barboter dans l'eau pour leur supprimer tous leurs droits sociaux et les mettre dans la misère. Je suis dégoûté autant que si on venait d'enfoncer ma glace tout juste achetée dans le sable, ce qui heureusement ne s'est pas produit (ça aurait été trop à supporter). Vraiment, c'est le genre de choses que seuls les tyrans font : enfoncer les glaces dans le sable, réduire à néant les acquis sociaux. Je suis vraiment très remonté car je déteste qu'on gâche les glaces et qu'on réduise à néant les acquis sociaux. Et je n'avais rien vu venir car j'étais trop occupé à profiter de mes vacances, comme tout le monde. On rentre des vacances après des heures de route et on remarque que quelqu'un a chié dans notre lit, et ce quelqu'un c'est Emmanuel Macron en personne. C'est incroyable ce président qui chie dans notre lit, se dit-on. Mais dans quel pays vit-on sérieusement, se dit-on ensuite en contemplant la merde dans notre lit. On ne peut plus partir en vacances sans risquer que le président de la République vienne chier dans notre lit. C'est une triste époque, et pourtant sans doute la meilleure époque que la civilisation humaine ait jamais connue. Sans doute qu'au Moyen-Âge on chiait dans votre lit mais en plus vous n'aviez ni vacances ni glaces, on chiait dans votre lit devant vous alors que vous labouriez votre champ, et en plus on maltraitait votre femme et on tabassait vos enfants. Mais je vais vous dire : ce n'est pas une raison pour laisser Emmanuel Macron nous niquer nos vacances, nos glaces, nos acquis sociaux et notre rentrée. Ce n'est pas une raison pour accepter comme ça qu'on puisse chier dans nos lits, même si on vit probablement dans la meilleure civilisation jamais connue. Je ne veux pas d'une civilisation où on enfonce des glaces dans le sable. Quelle civilisation peut se prétendre telle si elle ne respecte pas le droit fondamental et inaliénable qui est celui de bouffer sa putain de glace en paix sans qu'on vienne détruire nos acquis sociaux et chier dans notre lit ?


J'éprouve une certaine frustration à ne pas pouvoir réutiliser/recycler le style du livre précédent pour le livre suivant, d'être toujours contraint à modifier légèrement mon approche, sur des variations infimes, comme être sans cesse confrontés aux mêmes problèmes qu'on a pourtant mille fois résolus et qu'on s'acharne à résoudre encore d'une autre manière (encore une fois, on se dit, peut-être la dernière).

Je vois de ces livres qui paraissent ces temps-ci et prétendent saisir quelque chose du virtuel, d'internet, et de l'humanité par rapport à ça. Ils écrivent anonymous ou darknet ou transhumanisme puis ils se disent que le travail est fait, ils ont l'impression d'avoir réglé la question, alors qu'aucun travail n'est fait, alors qu'ils n'ont pas avancé le moins du monde. Ce qu'ils n'intègrent jamais sont : les interférences, la paranoïa, les strates de réalité (architectures), la multiplication des discours, et la technologie parfois comme vecteur. Le vocabulaire ne recouvre aucune réalité. Il faut s'en tenir au saccage de la grammaire officielle.

Dans le film They Live de Carpenter, la scène durant laquelle le personnage principal traverse la frontière de la vérité se déroule ainsi. Dans une boîte en carton, il découvre des paires de lunettes noires. Il garde une paire avec lui après avoir mis les autres à la poubelle (il pense qu'il s'agit de contrefaçons). Alors qu'il marche dans la rue, pour se donner un genre, il enfile les lunettes et aperçoit un panneau publicitaire en face de lui sur lequel est inscrit OBEY. (Détail amusant : OBEY est aujourd'hui une marque de vêtements.) Il enlève aussitôt ses lunettes pour s'assurer de ce qu'il vient de voir, et remarque alors que le panneau a cédé sa place à une autre publicité pour une compagnie informatique (CD Control Data). La phrase d'accroche publicitaire dit : We're creating the transparent computing environment. Voilà, cette scène symbolise tout ce que contient le hacking.

(La question finale étant peut-être : quel langage soutient le capitalisme ?)

Pyongyang revendique un essai "réussi" de destruction de la Terre à l'aide d'une bombe H, test de destruction de la Terre le plus puissant à ce jour. À midi, le 3 septembre, nos scientifiques nucléaires de l'usine de tests nucléaires du nord de notre pays ont réussi à mettre en place un missile balistique intercontinental qui a détruit la Terre, déclare la journaliste à la télévision nord-coréenne.


Chez Guillaume : En arrière plan quelqu’un dit computers are trying to kill us et je viendrai à bout du néant qui menace de recouvrir le monde en terrassant rien de moins que Néo X-Death après des heures de level up ces dernières semaines.

En rentrant chez moi, j'ai remarqué qu'un papillon parfaitement noir s'était posé sur ma porte. Je l'ai touché avec le bout de ma clé et il est tombé sur le sol. Il n'était pas mort, mais il ne pouvait plus bouger.

Un autre article à propos de La Ville fond, cette fois-ci écrit par Joachim sur remue.net. Joachim a une connaissance des Relevés (les ayant hébergés pendant cinq, et je l'en remercie encore une fois) qui lui permet de créer des passerelles entre ce qui est écrit ici et mon livre (en partie écrit ici), des passerelles que lui seul peut ou a pensé à faire (est-ce que les autres connaissent seulement mes Relevés ?). Cela pourrait donner lieu à des dérives interprétatives un peu poussives, mais Joachim parvient toujours à rester sur une frontière pertinente, choisissant avec attention et parcimonie ses extraits.

« Nous regardons Ce qui pourrait arriver de pire à la télé, une demi-heure de simulations informatiques de tragédies qui ne se sont jamais réellement produites mais qui, théoriquement, pourraient arriver. Un enfant est percuté par un train, il atterrit dans un zoo où il est dévoré par des loups. En coupant du bois, un homme se tranche la main. Il part chercher de l'aide, est soulevé par un cyclone et tombe sur le ventre d'une institutrice enceinte dans une école maternelle pendant les vacances scolaires. » – George Saunders, Sea Oak.


Une détonation se fit entendre à l'extérieur, que Rivage prit pour le tir manqué d'un chasseur. La serveuse venait d'être abattue dans son salon.

Une camionnette fit marche arrière dans la carrière. Deux hommes en sortirent, l'un qui referma la grille d'entrée, l'autre qui ouvrit les deux portes du coffre.

Un autre article à propos de La Ville fond, sur En attendant Nadeau cette fois-ci, écrit par Sébastien Omont.

De l'autre côté de la haie, un enfant d'environ cinq ans fredonne la Marseillaise tout en jouant à la pétanque.

Les changements structurels que j'ai apportés à Rivage au rapport modifient tout à fait mes ambitions. Rivage n'est plus confronté à aucun paradoxe temporel, l'enquête devient plus conventionnelle. Est-ce que je souhaite écrire une enquête plus conventionnelle ? Contre quoi fais-je Rivage buter ? Une fois qu'il a le temps à son avantage, tout est à son avantage. Le temps est le seul véritable obstacle. C'est le temps qui efface tout.

(Depuis que j'ai changé d'hébergeur pour les Relevés, il arrive que le site ne s'affiche pas à cause d'erreurs serveur. Soyez patients et revenez le lendemain ; la plupart du temps, les choses seront arrangées.)

« Enfant déjà, j'étais troublé par, appelons ça l'irrationnel, j'essayais déjà de découvrir un ordre, une logique derrière ce qu'on nous présente comme la folie, le désordre. Le dénominateur commun, voyez-vous. Je travaille maintenant à la Criminelle depuis très longtemps et vous pouvez me croire, plus j'étudie les codes et les structures superficielles — comme nous disons dans le métier — qu'inventent les gens à leur propre usage, plus il m'apparaît que le seul et unique invariant commun à toutes ces structures est, très franchement, l'assassinat ! » — Robert Coover, Gerald reçoit.


J'ai mis en ligne la page à propos de La Ville fond, mais le roman ne paraît que le 7 septembre prochain.

En guise de préambule, d'ailleurs, une lecture détaillée de Lucien Raphmaj à propos de La Ville fond, sur Diacritik.

J'ai terminé le nouveau volume de Bassmann, Black Village, qui m'a clairement laissé sur ma faim. Peut-être une lassitude concernant le style ; j'ai trouvé les motifs et les récits la plupart du temps paresseux (peut-être car c'est déjà le vingt-cinquième ou vingt-sixième de Volodine que je lis). Se détachent très clairement les récits Fischmann et Grondin ; davantage de mouvement. Ça, par exemple, c'est très bon (c'est un exemple) : « Au loin, les cadavres des policiers étaient à peine visibles. Une voiture venait de s'arrêter à leur hauteur. Personne n'en descendait. Les phares illuminaient la chaussée transformée en rivière. Lentement, la voiture manoeuvra, fit demi-tour et repartit. » J'aimerais plus de Volodine de ce genre-là.

« Le MacDo a été occupé par les extrémistes de l'Eglise de la Juste Humilité. On appelle ses membres les Culpabilisateurs. Leur rituel suprême consiste, quand ils sont en transe, à plonger la main dans une friteuse. Une main mutilée est un signe d'honneur. Les plus âgés se sont brûlé les deux, de sorte qu'on doit les aider à mettre et à ôter leur manteau. » — Georges Saunders, Bountyland.


Je repense à mes lunettes de soleil. Il s'est passé véritablement très peu de temps entre l'instant où je les ai posées et l'instant où quelqu'un (inconnu) les a prises. Il est fort probable que l'inconnu qui a pris mes lunettes m'a vu les poser, ou tout du moins m'a vu dans la grande pièce de l'étage du magasin (sans savoir forcément que j'étais celui dont il dérobait les lunettes). Possiblement, vu le peu de temps qui sépare ces deux événements, une troisième personne a-t-elle pu nous observer moi laissant mes lunettes et l'inconnu les récupérant. Il y a sans doute beaucoup de témoins dans cette histoire, et quelqu'un qui ne délivre pas à l'autre l'information pourtant terriblement importante qu'il détient (qui m'a volé mes lunettes). Quand il y a des témoins, il y a toujours des coupables.

Des mots mêmes de Rivage au commandant, la baie était devenue une fosse, une espèce d'immonde fosse dégueulasse et puante. Les corps s'étaient accumulés à tel point qu'ils avaient fini par tous flotter à la surface comme une marée noire et qu'aucun bateau ne pouvait plus circuler. Le nombre, avait encore dit Rivage au commandant, vous n'imaginez pas. Et puis tous ces tapis, partout entre les corps. Le port était à l'abandon ; parfois des oiseaux de mer se posaient parmi les carcasses et flottaient au rythme des vagues molles ; sur une île protégée au large ils rapportaient des membres pourris. Les voyagistes organisaient des escales aériennes hors-de-prix ; des vagues de touristes admiraient le phénomène. « Rivage, on ne peut pas laisser faire ça », hurla le commandant. Rivage le reconnaissait, ils ne pouvaient pas laisser faire ça. C'était d'ailleurs bien ce à quoi il s'entreprenait depuis ces dernières semaines : ne pas laisser faire ça. « Et le Roi, Saint Pepsi, toutes ces conneries ? » hurla encore le commandant. « Ils sont quelque part, je ne sais pas, on n'a pas avancé. Ils jettent les mortes et puis nous on est là, sauf votre respect commandant, un peu comme des cons. » « Un peu que vous êtes là comme des cons bordel de merde Rivage ! » Rivage poussait du pied de vieilles mottes de terre accrochées au sol. « Vous avez plus beaucoup de temps, menaça le commandant, je vais vous envoyer l'armée. » Rivage fit demi-tour vers le parking. « Oui, oui, c'est bien compris commandant », entendit faiblement l'assistant de Rivage posté plus loin. « Alors ? » demanda-t-il à Rivage une fois qu'il eut raccroché. Rivage ne savait pas trop. « J'ai l'impression que le commandant est confiant », lui répondit-il. Le commandant est confiant, nota rapidement l'assistant dans son carnet. Puis les deux hommes remontèrent en voiture et laissèrent derrière eux ce que les pouvoirs publics avaient renommé la décharge humaine.

Sur ordre du commandant, les choses s'étaient considérablement accélérées concernant l'enquête de Rivage. [...]

On peut hélicoptère dans GTA V ?, demande cet internaute.

« Quand elle apparut dix minutes plus tard, Rosemary avait un phallus en plastique harnaché au corps. » – Don Delillo, Joueurs.


Dans ce roman de Aira (cité plus bas), sur la même île, on peut croiser un personnage du nom d'Arbre de Noël (qui est littéralement un arbre de Noël), le cadavre de Vladimir Horowitz ramené par sa veuve pour jouer du piano grâce à un complexe système d'électrodes fixées sur son crâne, une glace à deux parfums (nommée Glace) kamikaze et une brebis aveugle. Et tout ce joyeux monde au centre d'une guerre de domination royale. Je ne sais pas ce qu'il vous faut de plus pour vous convaincre de l'acheter et de le lire.

En allant faire des courses tout à l'heure avec Cécile, j'ai posé mes lunettes de soleil dans le rayon d'un magasin et ne me suis pas rendu compte que je les avais oubliées avant que nous ne soyons plus loin dehors, dans la galerie commerciale. Quand je suis revenu, tout juste cinq minutes plus tard, mes lunettes de soleil n'étaient plus là. À moins d'avoir oublié l'endroit précis où je les ai posées (ce qui est possible), on me les a volées. J'étais dépité, en colère. Je me demande comment je peux m'en vouloir à ce point pour un objet qui sert simplement à se protéger de la lumière. Le prix qu'elles m'ont coûté, surtout. La bêtise qu'il m'a fallu pour les oublier. Bref, on rentre chez soi, il nous manque notre paire de lunettes, et c'est comme si la ville intégralement avait explosé, que tous étaient morts. On s'en veut d'être à ce point petit-bourgeois.

La grande tare, peut-être, de notre littérature française contemporaine, est qu'elle explique plus qu'elle n'illustre. La fiction est devenue manuel.

« Un matin, un matin quelconque, égal à tous les autres (elle mesurait le temps en fonction du point où elle en était d'une traduction, et elle en était toujours à un certain point), quelque chose commença à se passer, elle ne savait pas quoi mais c'était quelque chose d'obscur, de menaçant, d'inquiétant même, car impossible à définir ni à situer. » – César Aira, La Princesse Printemps.


Parfois il dit à sa femme qu'il va à la boulangerie. En réalité, il passe voir ma grand-mère. Ma grand-mère lui répète à chaque fois qu'il ne se passera rien entre eux (d'autant qu'il n'est pas très beau), mais ça ne l'empêche pas de lui apporter des légumes. Ses légumes sont bons, et c'est tout à son avantage. Sans doute que si ses légumes étaient mauvais, ma grand-mère n'accepterait plus de le recevoir aussi souvent. Ensuite il repart dans sa voiture, ça se voit bien, il a toujours l'air un peu déçu. Quand il rentre, il dit à sa femme qu'il a croisé ma grand-mère à la boulangerie. Il ne lui dit rien des légumes.

Dans La Fonction du balai, un des lieux principaux est un standard téléphonique où aucun appel n'aboutit jusqu'à la bonne entreprise. Les standardistes sont en permanence obligées de transférer les appels aux bons interlocuteurs. C'est un bordel sans nom, et j'imagine tous ces téléphones qui sonnent mais jamais au bon endroit ; et toutes ces personnes redirigées, comme si vous entriez en trombe chez le coiffeur pour réclamer un bouquet de fleurs, et qu'on était obligé de vous escorter trois commerces plus loin. Quelques semaines après ma lecture, je me dis quand même, c'est une idée géniale

D'ailleurs, ma grand-mère reçoit sur son téléphone fixe des appels intempestifs anonymes auxquels elle répond sans rien dire. Ensuite, elle note les numéros sur une feuille pour se souvenir de ne plus décrocher. Finalement, elle perd la feuille, oublie les numéros, et se retrouve dans la même situation à chaque fois.

Je suis pris d'étranges douleurs au crâne qui me l'enserrent et l'écrasent.

La mouche emprisonnée dans le conduit de la cheminée fait à peu près le même bruit étouffé que le publicitaire qui passe en voiture au bas de la rue pour annoncer l'arrivée du cirque en ville.

« Dans les vitres des bars, tout autour des enseignes au néon bleu Budweiser, des reflets créaient des jungles fraîches où des masses confuses se poursuivaient entre elles. » — William T. Vollmann, Des putes pour Gloria.


Dans les romans de formation, l'enfance me lasse. C'est je crois un des grands mérites de L'Éducation sentimentale que de passer sous silence cette partie de la vie de Moreau. Même dans les biographies, l'enfance est de loin la période qui m'indiffère le plus (chez Flaubert, Guyotat ou Duvert par exemple). Les événements de cette période me semblent toujours être propices à l'expansion des fantasmes les plus inconsistants des exégètes. Chez Rimbaud, comme il a la volonté de fuir très vite, elle me dérange moins car justement il semble le premier à constater le désintérêt d'être un enfant. Ensuite il fuit sa vie d'adulte et finalement il meurt. Des années plus tard, tous les critiques se demanderont pourquoi, alors que c'est évident.

Depuis loin dans les terres on peut apercevoir le faisceau du phare de Fréhel balayer la nuit.

Parfois, un coup de fusil isolé par là dans les champs relance le doute que quelqu'un soit tué quelque part.

« Faire ce que je pouvais bouleversait toutes les lois. Ça contredisait la science, ça désavouait la logique et le sens commun, ça réduisait en miettes une centaine de théories, et plutôt que de modifier les règles en fonction de mon numéro, les pontes et les professeurs décidèrent que je trichais. » — Paul Auster, Mr Vertigo.


Écrire un roman policier est une expérience très étrange. Il faut en permanence tout et ne rien savoir. Il faut tout savoir pour mettre en place les pièges, mais ne rien savoir pour faire en sorte que les personnages se prennent dedans. C'est comme jouer aux échecs contre soi-même. Je joue rarement aux échecs contre moi-même car je finis toujours par prendre le parti d'une couleur et par écraser mon adversaire (qui est moi). Je n'y prends aucun plaisir, et surtout pas intellectuel. Je ne parviens pas à m'extraire assez de l'enjeu direct pour m'améliorer et imaginer à chaque fois le meilleur coup à jouer et donc ne jamais me battre, tout en mettant les meilleures chances de mon côté (car je suis, normalement, d'un niveau égal à moi-même).

Comme il est également nécessaire de planifier la plupart des événements à l'avance, je me retrouve avec la même sensation que durant mes dissertations au lycée : à peine ai-je fini le plan que je m'ennuie de le rédiger. Je dois donc en permanence ménager une surprise personnelle quant à l'évolution de mon histoire, sans quoi m'en tenir rigoureusement à ce que j'avais prévu me lasse. C'est donc, on s'en doute,a un travail schizophrénique éprouvant (même si comme d'habitude je m'amuse car la plupart des personnages secondaires sont profondément crétins).

Par exemple, les personnes qui écrivent des livres sont très amies avec les personnes qui parlent publiquement des livres qu'elles ont écrit. On peut fréquemment voir les unes féliciter les autres. Celles qui écrivent félicitent celles qui en parlent de si bien parler de ce qu'elles ont écrit. Celles qui en parlent félicitent celles qui écrivent d'avoir si bien écrit. C'est une machine redoutable, sans faille. Plus l'une est laudative à l'égard de l'autre, et plus l'autre est poussée à être dithyrambique avec l'une. Parfois, il arrive que les compliments réciproques atteignent des sommets et occultent finalement absolument le livre concerné. Souvent la force du compliment est bien plus importante que la valeur réelle du livre, car les compliments comme coup de coeur ou petit bijou sont beaucoup plus vendeurs que tout le reste (contrairement à ce que certains pourraient penser). La littérature n'est souvent qu'une affaire de bijoux et de coups de coeur. Si vous n'avez aucun ami qui parle de vos livres publiquement, je préfère vous prévenir que vous êtes dans de mauvais draps, notamment pour ce qui est de vendre vos livres. Plus vous aurez d'amis qui parlent de vos livres publiquement pour les qualifier de coup de coeur et de petits bijoux et plus vous aurez de chances d'en vendre. Surtout, n'ayez aucun ami qui écrit des livres, car il pourrait vous faire concurrence, et Dieu sait que les compliments ne se partagent pas dans la petite arène qu'est la littérature. Rien ne se partage en littérature, et surtout pas les coups de coeur. Ce que cherchent les uns et les autres, c'est simplement à se féliciter du travail bien fait, se taper amicalement sur l'épaule, signifier par n'importe quel moyen que tout cela n'est pas vain, et qu'au fond être un coup de coeur c'est ne pas être rien, c'est même presque, j'oserais dire, ne pas être mort. Mais qui viendra vous féliciter une fois que vous serez dans le tombeau ? De qui serez-vous le coup de coeur alors ?

« Les nappes informes de brouillard blanc se déplaçaient, glissaient parmi les arbres rabougris, s'élevaient, retombaient, se perdaient dans les zones de bosquets marécageux envahis par les eaux, où naguère des escouades de reconnaissance avaient foncé audacieusement sur la baïonette des sentinelles ou mis le pied sur le percuteur d'une grenade, qui avait explosé à hauteur de hanche. »


J'ai enfin réussi à me remettre sur Rivage. Je pense qu'il suffisait de laisser décanter un peu les choses, en marchant par exemple, ou en prenant des douches (pas plus d'une par jour). C'est toujours une étape amusante que de réfléchir à haute voix à son histoire, de décaler les événements, modifier les comportements et les buts des personnages. C'est pour cette raison que je n'ai jamais compris les auteurs affirmant que leurs personnages "les avaient dépassés", qu'ils avaient "leur propre vie", qu'au fond presque ils les "laissaient faire". Il n'y a rien de plus frustrant que de ne pouvoir (pour une fois ?) manipuler tout son petit monde comme on le souhaite.

Je lis avec une sorte d'enthousiasme un peu disproportionné le recueil Dix décembre, de Saunders. Sur internet, les commentaires disaient que la nouvelle Semplica Girls était très mauvaise, voire incompréhensible, alors qu'au contraire elle est parfaitement compréhensible et hilarante. Ça me fait penser à du Wallace, mais en beaucoup plus drôle (= c'est vraiment très drôle). Je vais essayer de vite acheter les deux autres recueils traduits en français car il n'en reste presque plus et qu'ils ne seront sans doute jamais réédités tant tout le monde ici semble s'en foutre.

J'aime les narrateurs bavards, paranoïaques et contemplatifs.

Depuis quelques jours, on sent de brèves émanations de fuel qui viennent de la cave et envahissent la terrasse.

« Les vandales, portant sur leur poitrine nue des tuniques dévorées de vermine, les yeux rouges et peinant sous le poids de leur barda, le fusil toujours ficelé en travers, fouillaient, passaient leurs paumes dans la poussière, s'asseyaient appuyés aux chevrons et attendaient. » – John Hawkes, Le Cannibale.


Les bulles sécrétées par les dattes formaient au fond de la barquette comme une sorte de moisissure.

À lire le recueil de nouvelles de Evenson (Un rapport), je me dis que tout de même il se contente souvent de dispositifs identiques aux services d'histoires qui le sont tout autant. Les nouvelles de Evenson pourraient se résumer ainsi : Je marche dans la rue. Soudain, je me demande : est-ce bien une rue ? Car elle ne ressemble aucunement aux rues dans lesquelles je marche habituellement. D'ailleurs, je n'ai pas tellement l'impression de marcher non plus, mais plutôt de voler, oui, je bats des ailes et je vole dans une rue qui est finalement une succession de nuages. Plus je bats des ailes (qui sont mes bras) et plus je m'envole haut, plus haut que les avions. À ce moment-là, un médecin me rejoint lui aussi en volant et me dit : Vous ne volez pas, vous êtes dans un lit d'hôpital, et votre père vient de mourir. Dans ce lit d'hôpital, vous rêvez, et tout ce que vous vivez là se passe dans mon propre cerveau de médecin. Car en réalité, je ne suis pas un médecin, mais un malade paraplégique qui ne vit plus que dans ses rêves, qui ne sont donc pas les vôtres.

Mais aussi bien, ce pourrait être : L'homme se promène dans une forêt. C'est alors qu'un étranger l'aborde et lui demande pourquoi il porte un arc et des flèches. L'homme lui répond qu'ils lui servent à se défendre dans la forêt. L'étrange lui répond à son tour qu'il ne sert à rien de se défendre dans un supermarché, que les clients sont civilisés. L'homme se rend alors compte qu'il n'était pas dans une forêt mais dans un décor reconstitué en carton-pâte et placé dans une des allées d'un immense supermarché consacréer aux produits exotiques (tels que des sauces, des riz et des haricots). L'homme regarde ses pieds et remarque que le sentier de terre a laissé place à un dallage sommaire. L'étranger, qui est en réalité un responsable du supermarché, demande aux vigiles de bien vouloir escorter l'homme jusqu'aux portes du magasin. Une fois dehors, l'homme tire une flèche au hasard dans le parking et tranperce le crâne d'une grand-mère qui rangeait justement ses courses dans le coffre de sa voiture. L'homme la transporte ensuite sur son dos et la fait rôtir sur une broche au milieu du parking. Les clients du supermarché passent et parfois achètent des morceaux de la grand-mère cuite. Très vite, l'homme accumule une telle fortune en vendant les morceaux de chair de la grand-mère qu'il peut racheter le supermarché au gérant. Il transforme ensuite le supermarché en véritable forêt et y importe des tigres et des singes. Comme les clients sont habitués à acheter leurs produits favoris dans le supermarché, l'homme conserve tout de même des rayonnages dans sa forêt, et devient le fondateur de la première forêt-supermarché. Enfin, il décide de se suicider en se faisant avaler par un tigre pour conclure le récit interminable dont il est le héros et dont il ne parvient pas à se dépêtrer.

Bref, le texte se retourne en permanence sur lui-même, jusqu'à ne plus devenir qu'une machine en quête permanente d'un objet à remettre en question. Il a constamment une démarche autoréflexive qui me le rend particulièrement irritant. On pourrait me rétorquer : Et La Ville fond, alors ? Mon objectif était justement de dépasser le seul procédé et de proposer une intrigue, une aventure, qui puisse s'appuyer dessus et le dépasser. Qu'à terme, il ne soit plus tellement question de la façon dont le récit se déconstruit mais de la méthode qu'utilise le personnage pour atteindre son but.

Le Roi, c'est moi.

« Tous les matins au réveil, je découvrais que la maison avait changé depuis la veille. Une porte n'était pas au bon endroit, une fenêtre avait quelques centimètres de plus que lorsque je m'étais couché, le soir d'avant, l'interrupteur avait été déplacé d'un bon centimètre à droite, j'en étais sûr. Des petites choses, à chaque fois, presque rien, juste de quoi attirer mon attention. » – Brian Evenson, Un rapport.


Cette angoisse profonde que dans la nuit le téléphone sonne ou que quelqu'un frappe à la porte.

Je me demande si à force de ne pas écrire je ne perds pas l'écriture.

Les disciples de Saint Pepsi s'étaient mis à désosser la ville. Au journal télévisé, ils parlaient de guerre civile, et les caméramans s'étaient focalisés sur une épicerie en flammes, de laquelle les téléspectateurs voyaient une mère en sortir avec son enfant dans les bras. Elle pleurait et disait qu'il n'y avait plus de céréales, qu'ils devaient se rendre compte, et elle agrippait le journaliste avec une intense férocité, les rayonnages étaient complètement vides. Bientôt, disait-elle, il n'y aurait plus rien à manger. Les spécialistes du journal télévisé soupçonnaient qu'ils puissent être drogués, car parfois il y a de ces drogues qui circulent par l'eau et contaminent des foules de gens, notamment parmi les couches sociales les plus pauvres qui s'abreuvent directement dans les ruisseaux aux sorties des usines. Pourtant, et Rivage s'en rendait compte alors qu'il marchait dans le centre, il n'y avait aucune victime, simplement des bâtiments que les disciples démolissaient ou saccageaient ; ils ne les pillaient même pas. [...] De son côté, Saint Pepsi avait disparu, en tout cas Rivage n'avait plus aucune trace de lui. Peut-être sévirait-il ailleurs.

« Lenore me manque, parfois. Tout le monde me manque. Je me souviens, quand j'étais jeune, je ressentais quelque chose que j'identifiais comme le mal du pays, et alors je me disais, tiens c'est bizarre, parce que j'étais chez moi, tout le temps. Qu'est-ce qu'on est censé faire d'un truc comme ça ? » – David Foster Wallace, La Fonction du balai.


La satisfaction n'arrive pas tant quand vous parvenez à écrire un nouveau paragraphe que quand vous parvenez à relire le précédent sans tout casser chez vous.

Trois romans que je lis, et déjà l'impression que Robert Coover entretient une vraie lubie pour les seins. Ses personnages ne peuvent s'empêcher de les palper, de les caresser, de les têter, on a l'impression qu'à chaque coin de rue un soutien-gorge manque de craquer pour qu'une poitrine volumineuse digne des plus exagérés des hentais japonais en déborde goulument et que la foule en liesse puisse en profiter. Tout est prétexte à aboutir aux seins, chacun de ses titres n'étant sans doute que le sous-entendu, la traduction d'un livre plus grand et global intitulé Les Seins. Diriger toute sa poétique vers cet objectif, voilà qui ne manque pas d'originalité.

Comme il en avait averti Rivage, le commandant finit par le relever de ses fonctions et par faire appel à l'armée. L'armée fit en ville ce qu'elle avait l'habitude de faire quand elle était appelée à intervenir. Dans le journal très vite l'information circula que l'armée avait neutralisé le Roi ; il ne restait rien de son corps. Le journal publia en complément de l'article une photographie du repaire du Roi sur laquelle il n'y avait pas son corps, uniquement des gravas. Rivage fut muté sur la presqu'île.

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu'on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l'habitude superficielle de voir. » – Don Delillo, Point Oméga.


Imaginez que les différentes étapes d'un meurtre (repérage, passage à l'acte, affrontement, effacement des traces) se déroulent comme sur un tapis roulant, chaque événement comme sous vos yeux, comme absolument visible et détaillable depuis les escaliers d'à côté. Imaginez que ce tapis roulant soit extrêmement long, de la taille d'une ville par exemple, et qu'alors il devient beaucoup plus compliqué de connaître chaque localisation de ce meurtre en cours ; mais pourtant, à chaque étape, si vous vous en donnez la peine (si vous enquêtez), vous trouverez non pas les indices, mais le meurtre lui-même en train d'avoir lieu. Comme diraient les policiers : en flagrant délit. La force du tapis roulant est qu'il ne s'arrête jamais, qu'il reproduit toujours le même meurtre, dont vous êtes toujours témoin. Parfois le meurtre n'a pas encore eu lieu, parfois vous surprenez l'acte actroce, parfois il est déjà trop tard. Parfois il n'a pas encore eu lieu et il est déjà trop tard sans que vous ayez pu constater l'acte atroce. Parfois l'inverse. Les deux meurtriers sont encagoulés et impossibles à identifier. Le mobile et la victime n'ont l'air d'avoir qu'une importance minime. Pour le dire même franchement : tout le monde s'en fout. À quel moment estimez-vous avoir résolu l'affaire ? Peut-elle être résolue ? Comment arrête-t-on le tapis roulant ? Rivage tentera tant bien que mal de répondre à ces questions.

La semaine dernière, mon père nous a dit avoir découvert, en inspectant les combles d'une maison, un pistolet, ainsi qu'une boîte de balles. Le client était un gendarme retraité et il savait posséder cette arme quelque part dans les combles ; il ne savait plus où exactement. Dans le salon, la semaine dernière, mon père nous a confié à Cécile et à moi avoir eu l'idée en découvrant ce pistolet et ces balles de les emporter chez lui sans avertir son client. Mon père nous confiait cette idée à Cécile et à moi avec une sorte de sourire coupable. Il devait en éprouver une certaine excitation, à moins que ce ne fut une posture visant à nous impressioner, manière de dire qu'il n'avait pas peur d'emporter une arme chez lui (idée qui était bien loin de nous impressionner). Sur le moment, je n'ai rien dit de particulier, je n'ai même rien dit du tout, tandis que Cécile s'inquiétait d'une telle idée et que mon père lui expliquait que tout objet est potentiellement une arme et qu'un pistolet ne transige pas à la règle. Que l'arme dépend de son possesseur et de ce qu'il en fait. Mon père a pris l'exemple du couteau qui pouvait aussi bien servir à trancher des aliments qu'à tuer. Il n'a pas pris cet exemple mais il aurait sans doute pu prendre l'exemple d'une chaussette qui sert à protéger son pied du froid mais avec laquelle on peut étouffer son adversaire. Pourtant, un pistolet n'a aucune autre utilité que celle de tuer. Je ne peux ni protéger mes pieds du froid ni couper mes aliments avec un pistolet. Cette envie de mon père de ramener ce pistolet chez lui, si elle était réelle, m'interroge donc réellement. Pourquoi vouloir ramener un objet de mort chez soi ? À quelle fin souhaite-t-on l'utiliser sinon pour tuer ? Que faire d'un pistolet ?

Toute l'astuce de DeLillo dans Cosmopolis est, je crois, de faire se dérouler son intrigue en 2000 alors qu'il l'a écrit en 2003.

« Il y a des étoiles mortes qui brillent encore parce que leur éclat est pris au piège du temps. Où est-ce que je me tiens dans cette lumière, qui n'existe pas au sens strict ? » – Don DeLillo, Cosmopolis.


Rivage était attablé à l'une des tables de la terrasse et attendit quelques minutes que la professionnelle le rejoigne et s'asseye à la table d'à côté, de façon à ce qu'ils se tournent le dos et qu'il semble aux passants et aux employés du café que ni Rivage ni la professionnelle ne se connaissent, un agencement physique habituel des espionnes comme la professionnelle et des paranoïaques comme Rivage. Rivage s'attendait à ce que la professionnelle lui transmette de nouvelles informations à propos de l'enquête en cours, mais la professionnelle n'avait avancé sur aucune piste véritablement, elle n'en était pas encore à un point qu'elle jugeait suffisamment avancé pour être d'une quelconque valeur aux yeux de Rivage. « Je n'ai rien pour vous pour l'instant », lui dit-elle. Rivage s'impatientait car il avait des comptes à rendre à sa hiérarchie : le commandant s'impatientait encore bien plus que lui. Rivage avait peur que le commandant ne le déssaisisse de l'enquête et ne décide d'envoyer l'armée. Le commandant aurait pu envoyer l'armée ; il l'avait déjà fait pour de précédentes affaires ; il n'avait qu'un appel à passer. Le commandant aimait bien quand l'armée intervenait car il n'avait pas à s'encombrer de Rivage ni de la lente progression d'une enquête conventionnelle. L'armée venait et très vite tout était terminé. L'armée avait une efficacité terrible face à laquelle Rivage ne pouvait aucunement rivaliser. Rivage n'était rien face à l'armée, il devait le reconnaître, et il aurait aimé que la professionnelle lui évite le désespoir moral qu'une telle posture impliquait. Rivage avait un important respect pour la professionnelle et ses méthodes mais la difficulté qu'elle éprouvait pour trouver de nouvelles pistes devenait terriblement compromettant. La professionnelle put seulement lui confier que l'affaire était bien plus importante qu'elle ne l'avait imaginée au départ. « Il y a des choses là-dedans qui me dépassent », lui confia-t-elle. « Vous n'imaginez pas, Rivage. Et je n'ai aucune sécurité. » Rivage écrivit son numéro de téléphone au dos de son addition qu'il transmit grâce à une habile torsion du bras à la professionnelle toujours assise dans son dos. « Quand vous aurez du neuf », lui dit-il. « Ne tardez pas trop. »

J'ai envoyé des messages qui sont restés sans réponse.


J'ai passé les quelques jours derniers à détapisser les trois pièces principales qui composent mon appartement. (Ici, insérer un laïus prétendument inspirant sur le repos qu'offre à l'esprit la pratique d'une activité manuelle.)

Ces temps-ci, j'éprouve certaines difficultés à conserver un rythme d'écriture régulier. Principalement car je ne sais pas trop quoi dire, et ensuite par simple flemme d'inventer, de chercher à inventer. J'aimerais que les quelques promenades que je fais pour me changer les idées me mâchent le travail et me proposent des phrases toutes faites. En attendant, comme d'habitude, j'écris sur mon incapacité à écrire.

Hier soir, Cécile m'a raconté que, alors qu'elle était dans la salle de bain à l'étage, elle a cru entendre que je discutais vertement avec ma grand-mère dans la cuisine au rez-de-chaussée, et que nous évoquions des sujets sensibles qui nous amenaient à hausser le ton ; qu'un froid était apparu entre nous. Une fois redescendue, elle semblait affectée par une conversation qui n'avait en réalité pas eu lieu. Ma grand-mère et moi avions en effet discuté, mais de manière naturelle, sans aucune tension. Pourtant, quand Cécile m'a raconté ce qu'elle avait cru entendre, j'avais la désagréable impression qu'elle disait vrai, que je m'étais bien engueulé avec ma grand-mère. Qu'une seconde conversation qu'elle avait totalement imaginée annulait celle qui avait eu lieu et dont j'avais été un des acteurs. Alors qu'elle me racontait cela, j'ai été pris d'un malaise dont j'avais du mal à clairement identifier l'origine, d'une certaine peur également. J'ai eu peur, je crois, que nous soyons perpétuellement des êtres violents sous l'apparente bienveillance de nos actes et de nos propos. J'ai eu peur que nos formules de politesse soient des masses que nous abattons sur des crânes amis pour les briser en morceaux et en contempler la matière.


Aujourd'hui, il ne s'est rien passé. Les cousins sont partis. Il a plu. J'avais froid. Par moment, j'ai ressenti cette nostalgie d'enfant, quand je m'asseyais sur le tapis du salon devant un dessin-animé et que j'oubliais la fadeur du monde alentour.

L'assistant de Rivage reçut une volée de tirs directement dans la poitrine. C'en était fini de l'assistant de Rivage. Plus tard, quand Rivage détaillera les objets que portaient son assistant lors de la fusillade, il remarquera que son carnet fétiche s'était intégralement maculé de sang, que plus aucune de ses notes n'était lisible, qu'il était tout juste bon à jeter à la poubelle et à oublier.

Il y en a dans ce pays des citoyens dont l'ambition de vie est de participer à une émission de divertissement télévisée, revêtus d'un costume à bas prix du personnage Casimir.

« — La voix hurlait de toutes ses forces.
— Probablement pour se faire entendre malgré les sirènes, dit Babette doucement.
— C'était quelque chose comme : « Évacuez les maisons. Nuage chimique. Danger de mort. Danger de mort. »
Nous restons assis là, devant notre quatre-quarts et nos pêches au sirop. » — Don Delillo, Bruit de fond.


Rêver de personnes que l'on n'a plus vues depuis des années laisse au réveil la désagréable sensation d'avoir cotoyé des proches tout en oubliant de retenir leur visage.

Dans le lit de ma grand-mère, déposé sur l'oreiller voisin du sien, il y a un portrait de mon grand-père.

Alors que nous étions assis en terrasse, il s'est avéré que le serveur qui s'approchait avec nos commandes était un ancien voisin, quand j'étais adolescent et que j'habitais encore rue du Lac. Il m'a fallu un temps avant de remettre son visage (plus de dix ans avaient passé). Il ne se souvenait plus de moi. Plus tard, quand il s'est baissé pour balayer la salle, la raie de ses fesses dépassait du haut de son pantalon.

Tout à l'heure, je suis tombé par hasard sur une photographie d'un groupe de personnes qui pouvaient sans aucun doute être considérées à une période de ma vie comme mes amis. La plupart, je ne leur ai plus parlé depuis plus d'un an. Après avoir vérifié, en réalité deux. Et non la plupart, mais tous. Je n'ai plus parlé à aucun d'entre eux depuis plus de deux ans. Je n'ai jamais tellement compris ce qui se passait aux différentes étapes de ma vie pour perdre mes amitiés. C'est une incapacité humaine que j'ai ; sans doute une défaillance relationnelle. Tous ont continué à se fréquenter, je suis le seul qui ne suis plus sur les photos. Même si je voulais renouer ces relations, je ne saurais plus quoi dire. Je ne sais plus où ils en sont de leurs vies, ni où ils vivent. Il y a plusieurs années, la solitude qui s'ensuivait de ces amitiés résolues m'a pesé parfois. Aujourd'hui, je n'en ressens pas vraiment de souffrance, ni de tristesse. À peine une légère mélancolie qui m'amène à penser que j'aurais pu être là-bas plutôt qu'ici.


France Culture a mis en ligne un entretien avec Pinget qui date de 1975.

J'ai passé ma soirée à visionner des vidéos de personnalisation d'environnements de bureau Gnome 3.

Astrid m'a parlé d'un jeu intitulé P.T. Le joueur se retrouve, à la première personne, dans le couloir d'une maison. Le couloir n'est qu'à peine meublé (une commode sur laquelles sont posés un portrait, des clés, des fleurs, etc. ; des cadres au mur ; un réveil bloqué sur 23:59). Une fois dans le couloir, il n'y a qu'une issue possible : ouvrir une autre porte qui mène au sous-sol et vous fait revenir dans le même couloir. Parfois, dans le couloir, certains éléments changent, et il faut trouver avec lesquels interagir pour ouvrir la porte du sous-sol qui vous fera revenir dans le couloir. Il n'est possible que de zoomer et de marcher. Une radio s'active par moment qui diffuse des informations et des messages plus ou moins utiles. Dans cette succession de couloirs identiques, un danger rôde : le fantôme d'une morte (Lisa) peut vous surprendre à n'importe quel moment et mettre fin à votre partie. Le but est donc de surmonter la succession de boucles identiques pour trouver l'issue finale de ce couloir maléfique. Chaque couloir est le même couloir et pourtant un couloir différent. Il n'est pas question de revenir en arrière et pourtant on revient toujours fatalement au même endroit. C'est une aventure.

« Cette gonzesse, c'est une lame de couteau », me dit le type tout en tapant du poing sur la table.

Je ne suis jamais allé au Bataclan, et vais sans doute écrire un livre à ce propos. Possiblement il aura un grand succès et je vais gagner de l'argent.

« Des structures émergent au loin, des oiseaux charognards apparaissent dans le ciel. De temps à autre, à distance, des silhouettes humaines, en tunique et capuche, immobiles, malmenées par le vent, plus grandes que ce que la perspective voudrait, se tiennent là et observent Maxine. »


Un soir, le gardien du parking vit qu'on s'agitait du côté du camion. Il entendit d'abord qu'on discutait à l'intérieur de la remorque, et parfois les parois résonnaient comme si on martelait contre elle le crâne d'un traître. Tout autour de la remorque et du parking était plongé dans un calme intense, dans ce calme intense habituel et angoissant dont était témoin le gardien depuis tant d'années, et qui soulignait ce soir-là l'étrangeté des bruits qu'il percevait en provenance du camion. Puis, quand les coups ont semblé s'être arrêtés, la porte de la remorque s'est ouverte de l'intérieur et deux hommes en sont sortis lentement, avec un tapis dans les bras, un tapis particulièrement lourd, remarqua le gardien, car les deux hommes devaient le supporter de part et d'autre, chacun en le soutenant à bout de bras. Le gardien sembla également remarquer que l'un des deux hommes marmonnait à cause de sa part du tapis qui était apparemment plus lourde à soulever que celle de l'autre homme. L'autre homme dit à celui qui se plaignait qu'ils échangeraient à mi-chemin, ce qui sous-entendait qu'ils avaient prévu de supporter ce lourd tapis pendant encore un assez long moment. En passant devant la guérite du gardien, qui les fixait incrédule, les deux hommes le saluèrent en esquissant un léger sourire qui tenait plus de la gêne que de la courtoisie. Enfin, toujours à pied, ils s'éloignèrent dans la nuit, les bras toujours encombrés de ce tapis étrange que le gardien soupçonnait être le voile grotesque et chamarré d'une quelconque manipulation.

[...] Après s'être assuré que personne ne pourrait le surprendre, le gardien quitta son poste et s'aventura vers le camion, toujours en regardant avec attention tout autour de lui au cas où une ombre surgirait de la nuit, toujours avec cette précaution des hommes peu aventureux qui assurent chacun de leur pas. Il en fit le tour, scruta discrètement l'intérieur de la cabine, sans conducteur constata-t-il, soulagé. Seule une carte routière était restée à moitié dépliée sur le siège passager. Il s'arrêta ensuite devant la porte de la remorque, actionna les lourds gonds de métal qui la maintenaient fermées, puis l'ouvrit avec la plus grande délicatesse, toujours le plus discrètement possible, toujours en s'assurant que personne ne le regarde, qu'il ne risque aucun danger d'aucune sorte, ni rien qui pourrait compromettre son travail et sa carrière dans le gardiennage de parkings déserts. À l'intérieur de la remorque, le gardien aperçut « Vous cherchez quelque chose ? » entendit-il soudain dans son dos. Quand le gardien se retourna, il fut surpris de constater que son interlocuteur portait un masque de caméléon, et que les yeux de caméléon de ce masque le fixaient d'une étrange manière, comme les véritables caméléons sans doute, pensa le gardien, avec ces yeux proéminents aux pupilles folles, comme si des billes de métal avaient été intégrées dans des bulles de plastique translucides pour augmenter le réalisme du masque, et surtout le malaise du gardien. « C'est-à-dire, répondit le gardien, que j'ai vu deux hommes sortir de cette remorque la nuit dernière, et je me demandais si... » « Il n'y a rien pour vous par ici », le coupa l'homme au masque de caméléon. « Regagnez votre poste. » Le gardien exécuta l'ordre de l'homme-caméléon qui referma la porte de la remorque en silence. Le lendemain, un second gardien remplaçait le premier.

Pendant un temps, ma grand-mère allait acheter ses crêpes et ses galettes dans une maison à la sortie de Matignon. Je l'ai accompagnée une fois et ai remarqué que l'organisation de ses produits à l'intérieur ressemblait à celle des huttes dans lesquelles Link vient acheter ses potions ou ses armes. Au fond du commerce, il y avait des bouteilles de lait comparables aux fioles dont Link se sert pour régénérer sa vie ou son mana.

Autres métiers que j'aurais aimé faire : développeur, ébéniste, urbaniste.

« Ils partirent à la recherche de jeux d'arcade, dans des galeries marchandes à l'abandon, dans des salles de billard en bord de rivière, dans des repaires de villes estudiantines, chez des marchands de glace enfoncés dans des mini-centres commerciaux au mitan de pâtés de maisons. » – Thomas Pynchon, Fonds perdus.


En ce moment, j'ai le sentiment de vivre dans une constante et désagréable torpeur. J'ai un mal fou à accomplir la moindre chose, à me donner la peine. Tout me semble contraignant. Je me fais peu à manger ; je saute certains repas. Je ne sors qu'un jour sur deux. Je n'écris pas plus. Sans doute que la chaleur ne facilite pas les choses.

Je lis en ce moment Fonds perdus de Pynchon. Le livre traite de l'émergence d'Internet en 2001, de jeunes développeurs qui expérimentent dans le domaine du jeu vidéo, et aussi de détournement de fonds. Pynchon (et j'ai l'impression que c'est là une de ses habitudes), a souvent recours à du lexique spéficique pour créer son environnement, mais aussi pour dater son histoire (disquette ZIP, Web Profond, robot.txt, point com, etc.) Or, le point faible (en est-ce un ?) de notre époque est que ses références vieillissent extrêmement vite. En dix ans, tout le lexique Internet se renouvelle presque intégralement. Par exemple, écrire MySpace (ce que Pynchon ne fait pas) alourdit un univers d'une temporalité démesurée. Un seul de ces termes, et l'environnement paraît aussitôt dater du siècle dernier. L'onomastique de notre époque laisse très peu de place à l'erreur. Pour peu qu'on veuille coller au terme près à la réalité des années passées, on augmente finalement de façon radicale la distance qui nous sépare de l'histoire racontée. Ici, on dirait parfois que Pynchon parle comme un vieux qui voudrait rester à la mode.

Une fois chez lui, l'employé de la morgue s'installa immédiatement dans une pièce attenante à sa chambre, dont l'entrée était protégée par un code chiffré. Il sortit l'anneau de sa poche et le déposa sur sa table de travail. Il l'observa d'abord minutieusement à la loupe, détailla les entailles que le métal comportait, le nom et la date gravés à l'intérieur, puis il l'épousseta à l'aide d'un minuscule pinceau et rajouta de l'or là où il s'était écaillé. Une fois cela fait, il s'empressa de le lécher, d'abord le pourtour, lentement, puis l'intérieur, avant de l'enfermer finalement à l'intérieur d'un coffret dans la mousse duquel se trouvaient déjà incrustées quatre autres alliances.


Tout à l'heure, dans le train qui me ramenait de Rennes à Paris, trois sièges devant moi sur ma diagonale droite, une jeune femme regardait un film sur son ordinateur. Elle a commencé à regarder le film environ un quart d'heure après le départ du train. Très vite, j'ai compris qu'il s'agissait d'un blockbuster hollywoodien récent avec, dans deux des rôles principaux, Jake Gyllenhaal et Ryan Reynolds. Je ne me souvenais plus du titre du film mais j'en avais vu passer des extraits et mêmes des critiques il y a quelques semaines. (Après avoir consulté Wikipédia, j'apprends qu'il s'agit de Life, de Daniel Espinosa.) Par chance, je me suis rendu compte que le film était si pauvrement construit que même à trois mètres de distance et sans le son, je serais capable d'en suivre sa trame et ses rebondissements. Le film est une resucée d'Alien sans le charme principal d'Alien qui est le mystère de l'ennemi. Ici, il s'agit d'une sorte d'octopus qui peut adapter son organisme en fonction des proies auxquelles il s'attaque. Évidemment, les scientifiques se font tuer les uns après les autres alors qu'ils tentent chacun d'exterminer l'ennemi à leur façon : lance-flamme, isolement, expulsion dans l'espace, etc. Le film s'achève sur une triste nouvelle : la bête parvient jusque sur Terre. Le titre du film est donc ironique puisque la bête va sans doute vampiriser l'espèce humaine ; une prouesse stylistique qu'il était important de souligner. Je regardais ce film de loin tout en lisant mon livre. C'était une sacrée expérience.

Rivage retrouva le type à l'arrière de sa propriété. Il était outillé et semblait occupé à retirer son gazon. Rivage lui demanda ce qu'il était en train de faire. « J'enlève les couches », lui répondit-il. « Saint Pepsi nous a dit : Rentrez chez vous et enlevez les couches. Depuis, j'enlève les couches. Il nous a dit aussi : Dès que vous trouvez quelque chose, prévenez-moi. J'ai commencé par le jardin pour pas déranger ma femme. J'en suis déjà à ma troisième strate de pelouse. » Au fond du jardin, de pleins rouleaux de gazon artificiel s'entassaient, que le type prévoyait de jeter à la déchetterie une fois ses travaux terminés. « Je pensais que ça me prendrait qu'un week-end, poursuivit-il, et puis vous voyez, j'y suis depuis plus de trois mois. Je sais pas pourquoi les anciens propriétaires ont accumulé comme ça les pelouses, c'est idiot. » Rivage ne savait pas quoi en penser. « Et Saint Pepsi, il vous a dit ce qu'il y avait à trouver ? » Le type s'arrêta de creuser. « Saint Pepsi ne dit pas ce genre de choses. Vous pouvez aller voir mon voisin si vous voulez, lui il s'est attaqué à la façade de sa maison. Je crois qu'il a trouvé des secrets dans les briques des murs. Il a tout donné à Saint Pepsi. » « Des secrets ? » « Oui, Saint Pepsi dit qu'il y a des secrets dans les choses, là, partout. C'est pour ça qu'il nous demande de chercher, pour trouver les secrets. Peut-être qu'il y a des secrets dans mon jardin, c'est pour ça que je creuse. J'aimerais bien. Saint Pepsi pourrait me donner une récompense. » « Quel genre de récompense ? » « Ça, inspecteur, je peux pas vous en parler. »


On reconnaît ceux qui ont peu lu Nabokov car ils ont toujours lu Lolita et un autre roman, et ils trouvent toujours cet autre roman vraiment meilleur que Lolita, et ainsi ils ont l'impression en conseillant cet autre roman vraiment meilleur que Lolita de faire un acte de parfaite indépendance intellectuelle, presque même de spécialiste, car ils connaissent un autre roman de Nabokov qui n'est pas Lolita et qui, évidemment, est bien meilleur que Lolita. En effet, il ne faut pas aller très loin dans l'oeuvre de Nabokov pour peu estimer Lolita par rapport à ses autres romans (sauf L'Exploit), et finalement le peu d'intérêt de Lolita est comme une évidence qu'il n'est jamais tout à fait utile de rappeler ; sauf quand on veut se targuer de s'y connaître, évidemment.

Fabien m'a conseillé Mon nom est légion, qui m'a ennuyé, et m'a déconseillé Wasabi, que j'ai adoré. N'écoutez jamais vos amis.

J'ai peur qu'un voleur vienne et me vole toute ma famille, mes soeurs et ma maman.

« Moi, tout le monde m'appelait guerrière ! », déclara la petite fille dans le jardin d'à côté. « Moi, on m'appelait tous grande guerrière ! Mais grande guerrière et maître c'est presque pareil. C'est tous les deux très bien. On chassait tous les deux très bien. »

« Moi, je veux être chasseur et avoir un cheval. », protesta le petit garçon. « Et là le roi nous demandait d'aller à la chasse. Viens frère, c'est le roi qui nous a ordonné. »


Ce matin, quand je me suis réveillé, j'ai pensé que j'allais faire un AVC. Pas dans l'instant, pas forcément dans l'instant, mais que possiblement ma main qui tremble était le premier symptome d'un prochain AVC. J'ai lu je ne sais plus où que parfois on a des fourmis dans les membres ou de légers tremblements avant de faire un AVC. Je me suis dit ça, que peut-être j'allais mourir bientôt ; j'ai été un peu triste. Après j'ai oublié cette histoire et je me suis levé.

Ce soir j'ai mal à mon oeil droit mais c'est à cause du pollen, ça me fait ça chaque année. Je n'ai pas trop à m'inquiéter.

Un immeuble aurait brûlé à quelques rues de chez moi. On n'aurait retrouvé aucun des habitants. On n'aurait pas retrouvé de photographies non plus. Apparemment, toute la vaisselle de tous les appartements était en parfait état. La ville a décidé de tout jeter à la déchetterie. Elle a déclaré qu'on ne pouvait pas manger dans les assiettes des morts, ni boire dans leurs verres. Un soir, peu après les événements, je me suis réveillé en sursaut. J'entendais encore qu'on brisait la porcelaine dans la déchetterie au loin. « Quelle affaire », me suis-je dit.

« — Il y a autour de nous des choses, j'en suis sûr, qui tendent au désordre, à la désintégration, à la destruction, à notre destruction, dit-il une fois, tandis que la lueur du foyer illuminait son visage. « Nous avons franchi quelque part une ligne de protection. » – Algernon Blackwood, Les Saules.


Deux symptômes étranges : ma main gauche tremble légèrement quand je la tiens suspendue (par exemple au-dessus du clavier) ; une douleur dans le dos, sous mon omoplate gauche, crée des blocages au niveau de mon coeur.

En bas de chez moi, des artisans font des travaux. J'aime bien les travaux, j'y trouve mon compte. J'aime bien voir les choses être modifiées, même si souvent elles ne sont nullement modifiées, on ne fait que les reproduire sous une forme différente, une nouvelle forme qui a aussi peu de valeur que l'originale. Il y a très peu d'inventivité chez ceux qui commandent les travaux, car ils n'y voient que des ambitions financières et c'est une mauvaise raison de faire des travaux, je pense. On pourrait beaucoup démolir et on pourrait beaucoup casser sans aucune peine dans notre pays car il y a beaucoup à casser, car on a beaucoup construit n'importe comment par le passé. Les choses sont laides et on devrait les casser pour imaginer autre chose à la place, mais on imagine toujours les mêmes choses, et finalement le laid moderne remplace le vieux laid, et rien ne change. Parfois on casse un arbre pour le remplacer par du bitume, ce qui est une mauvaise idée. Quand on casse du bitume, c'est souvent pour le remplacer par un autre bitume d'une couleur différente, voire de la même couleur, si vraiment les pouvoirs publics ne veulent pas se fouler. Parfois il y a des travaux, et on ne dirait même pas qu'il y a eu des travaux ; c'est triste. La ville change bien qu'elle ne change jamais. On vit toujours dans des simili-villes, alors qu'on pourrait vivre dans des forêts. Moi si je pouvais, si j'étais maire, je casserais toute ma ville pour créer des maisons dans les arbres qui communiqueraient à l'aide de ponts suspendus. Ça serait quand même autre chose. Au moins, ça serait pas des travaux pour rien.

Rivage au rapport est un texte qui se construit plus lentement que le précédent. Il y a quelques semaines, je pensais même l'abandonner ; mais simplement, je n'étais pas dans le bon état d'esprit, dans la bonne appréhension de ce projet. Il se compose par morceaux que je rajoute progressivement à divers endroits, sans visualiser pour autant ce qui les lie. Je sais ce que je veux faire avec Rivage, mais ne sais pas encore comment y arriver.

K. Dick est une espèce de bébé génial.

« La réalité a ici une qualité plastique, non dans le sens habituel de ce mot, mais plutôt changeante et à moitié transparente, comme si parfois on pouvait voir des ruines. [...] L'univers est en carton, et si on s'appuie trop longtemps ou trop lourdement dessus, on passe au travers. » – Philip K. Dick, La fille aux cheveux noirs.


En lisant La fille aux cheveux noirs, une sorte de recueil de lettres écrites par K. Dick à certaines femmes de sa femme (sur le tard, apparemment), j'ai un peu honte pour lui. Il y a quelques années, j'avais déjà lu dans la biographie de Carrère qu'il avait eu beaucoup de femmes, la plupart du temps aussi défoncées et paranoïaques que lui (c'est le souvenir que j'en ai). Je crois que sa dernière femme l'a beaucoup soutenu. Je ne me souviens plus de son nom. K. Dick souhaite à tout prix une stabilité (affective, quotidienne), mais je pense que la stabilité se contrefout de K. Dick. Il aime bien quand ses chemises sont repassées et quand on lui a fait la cuisine. Il était malade, je ne suis pas indulgent. Il parle comme un vieux pervers qui tombe amoureux de la moindre fille un peu originale ayant vingt ans de moins que lui. Il est triste et il est terriblement seul, et la solitude le rend dégueulasse, je veux dire pourri, un peu vicieux. Évidemment, les filles s'en foutent et se barrent, parce qu'il est fou et qu'il est vieux ; c'est normal. C'est aussi un manque d'intelligence de la part de l'éditeur que de ne pas avoir daté les lettres ; on a l'impression qu'il accumule les déclarations d'amour. Il s'est peut-être passé des années entre chacune. Je suis triste pour lui, j'ai l'impression qu'il va crever loin de tout (ce qui arrivera). Après être mort il sera célèbre et des femmes l'aimeront.

« Imagine un peu : tu es conscient, mais pas vivant. Tu vois, et même tu comprends, mais tu ne vis pas. Tu as le nez collé au carreau. Tu reconnais les choses, mais ça ne fait pas de toi un vivant. On peut mourir et durer encore. Parfois, ce qui t'observe derrière les yeux de quelqu'un est mort dans l'enfance. C'est mort et c'est là, et ça regarde toujours. Ce n'est pas simplement le corps, sans rien dedans, qui te regarde ; non, il y a encore quelque chose à l'intérieur qui est mort depuis longtemps mais continue à regarder au-dehors, et regarde et regarde encore sans pouvoir s'arrêter. »


Une galerie d'art qui exposerait dans les mêmes salles les tableaux d'Adolf Hitler et les oeuvres amateures des déportés exterminés.

Dans mon verre il y a de l'eau mais je ne la bois pas, car elle est polluée et je ne voudrais pas mourir.

« — Pas mal, mais celle-là, on me l'a déjà faite. Tout le monde me baise. » Elle se reprit. « Essaie de me baiser, en tout cas. C'est comme ça, quand on est une fille. En ce moment, je poursuis un mec en justice. Pour outrage et voies de fait. On réclame quarante mille dollars de dommages.
— Jusqu'où il a été ?
— Il m'a palpé un sein.
— Ça vaut pas quarante mille. » — Philip K. Dick, Substance Mort.


« Peut-être n'y a-t-il aucun meurtrier, soupira Rivage, peut-être n'y a-t-il même aucun meurtre. Peut-être n'y a-t-il qu'une suite de morts sans cause qui ponctuent mon chemin et terrifient les habitants. À moins que les habitants n'en savent rien, à moins qu'ils ne se doutent même pas de l'enquête que je mène. Au fond, peut-être que personne n'est au courant de l'enquête que je mène, que personne ne s'en soucie. Le commissaire ne m'appelle plus. Ils doivent imaginer que je suis mort moi aussi. » Aucun meurtrier, aucun meurtre, écrivit l'assistant avant de le souligner d'un trait. « Ne perdez pas espoir, inspecteur », lui dit-il ensuite. « Mon intuition, c'est qu'il y a toujours des morts à trouver quelque part. »

J'ai fini ma lecture de Mantra, qui m'a laissé la même désagréable impression qu'Abattoir 5. Les cent-cinquante premières pages sont excellentes et jusqu'à la moitié du roman j'étais intrigué et intéressé. Mais passé ce cap, je n'ai plus bien compris pourquoi je lisais ce livre, ni ce qu'on espérait me raconter comme histoire. Je me trouvais face à une débauche de références et de termes obscurs dont je ne parvenais pas à percer le sens. Peut-être est-ce Mexico qui veut ça.

Il fait 27,7 degrés dans l'appartement.

Vers les trois heures du matin, je suis persuadé d'avoir entendu une camionnette stationer au bas de l'immeuble, et un ou deux de ses occupants rentrer par effraction dans un des appartements du dessous.

« Quant à moi, je reste ici à jamais, vivant une autre histoire mexicaine qui fait partie de celle de Mexico. Je deviens une nouvelle locataire de l'enfer bourré de téléviseurs des suicidés subliminaux. J'ai un trou dans le front et j'entends le bruit de houle que fait la balle lorsqu'elle entre dans ma tête. »


Par exemple, on s'extasie souvent devant la quantité de livres qu'une librairie contient. Pourtant, de mon expérience, les librairies contiennent assez peu de livres. Je dirais même qu'il y a plus de livres hors des librairies que dans les librairies ; que les librairies font le minimum du travail requis. Quand je vois la quantité de livres que j'ai besoin de commander aux librairies pour qu'elles les aient, je me demande quels livres les librairies possèdent pour en même temps contenir une telle quantité de livres qu'elles donnent l'illusion de l'illimité, et en même temps ne jamais avoir ceux que je souhaite. Quel temps je perds à attendre tous ces livres que les librairies ne possèdent pas. Je suis sûr que les gens n'entendent jamais parler de certains livres tout simplement car les librairies ne les ont pas, car les librairies enflent leurs rayons avec des doublons de livres qu'elles ont déjà et qui en plus sont terriblement mauvais. Voilà le terrible constat : les libraires sont toutes pleines de répliques du même livre épouvantable que personne n'achète, et surtout pas moi. Les libraires sont toutes pleines à craquer d'excellents livres qu'elles n'ont pas, et que personne n'achète sinon moi qui ai la patience de les commander. Plus je commande des livres aux librairies et plus je me rends compte qu'elles n'ont rien, que je suis obligé de faire le travail à leur place. Il ne leur coûterait pourtant rien de suivre mes commandes et de les prendre comme des conseils, mais cela, elles ne le font jamais, elles se contentent juste de regarder passer les chiffres de vente et elles se satisfont de cela. La possession des livres est une question qui a beaucoup intéressé les romanciers de science-fiction. Dans leurs romans, jamais les librairies ne sont mentionnées comme sauveuses des livres. Ce sont les lecteurs qui sauvent les livres, ce sont ces lecteurs comme moi qui commandent les livres et les conservent chez eux qui sauvent l'humanité. Les librairies vendent des livres, et vendent les livres qui se vendent le mieux, c'est une simple question de marché. Les librairies sont des commerces et elles n'ont aucune autre ambition que marchander de mauvais livres à des prix démesurés pour le peu de choses qu'ils contiennent. J'en mets ma main à couper : n'importe quelle bibliothèque de votre entourage est une meilleure librairie que la meilleure des librairies que vous fréquentez.

Je suis né en 1991. Je viens de découvrir le style musical varporwave. C'est un style qui réutilise les ambiances sonores des années 1980 et 1990, notamment des publicités et des animés japonais, pour composer des morceaux la plupart du temps redoutablement mélancoliques. Ces morceaux sont souvent accompagnés de clips réalisés dans la même esthétique. Il y a par exemple un artiste dont le nom est Saint Pepsi ; j'adore ce nom, je le trouve génial. C'est un nom que j'aurais aimé inventé et qui me parle immédiatement. Il y a tout dans Saint Pepsi. D'autres s'appellent Vector Graphics, ESPRIT 空想, Macintosh Plus, etc. Ce sont de parfaits noms de personnages. Il faudrait des romans dont les personnages s'appellent Saint Pepsi et Vector Graphics. Ça manque cruellement. Je pense que des personnes nées en dehors des années 80 et 90 ne peuvent pas imaginer de tels personnages. Macintosh Plus serait pourtant un parfait inspecteur de police.

J'ai jeté aux égoûts une quantité astronomique de lait de soja jamais bu.

(Cette dernière phrase me plaît. C'est pourtant une phrase qui ne va nulle part, ne dit rien, et dont je ne me servirai sûrement jamais dans le futur, mais son rythme et son agencement me plaisent. Il suffit parfois d'agencer correctement des mots pour être satisfait de son travail. Une phrase ne se mesure pas forcément à l'aune du sens (profond) qu'elle dégage, ou de la pensée qu'elle inspire ; il suffit qu'elle soit construite correctement. Le façonnage lui confère une valeur. Et cette valeur lui confère un sens. Peut-être est-il seulement dissimulé sous les termes égoûts, astronomique et soja. Quand le rythme est présent, ce qui reste n'est plus qu'une question de synonymes.)

« Question : de quelle catégorie relève la photo d'un vivant qui, en dehors du cliché, est mort ? »


Ce n'est pas parce qu'on vous dit que c'est bien que c'est bien.

Je suis fasciné par tous ces auteurs qui tiennent des journaux sans aucun déchet.

Le camion manoeuvra lentement sur le parking désert. Le gardien n'avait pas été averti qu'aucun camion devait stationner sur le parking ni arriver au milieu de la nuit, mais c'est pourtant ce qu'il fit : arriver au milieu de la nuit pour stationner sur le parking désert que surveillait le gardien. Le gardien avait levé la barrière pour laisser le camion passer car le conducteur agissait selon les ordres du Roi, et le gardien ne discutait pas les ordres du Roi, même les ordres indirects, même les ordres qui lui parvenaient au terme de dix intermédiaires ; le gardien ne discutait rien qui pouvait provenir de la bouche du Roi. La plupart des plans du Roi dépassaient absolument le gardien, qui n'était au fond personne dans la hiérarchie des hommes de main du Roi, et qui n'était tenu informé d'aucun de ses plans ni d'aucune de ses actions. Le gardien devait se contenter de surveiller le parking. Ce qui avait toujours étonné le gardien, c'est que jamais personne n'avait utilisé ce parking, jamais personne n'avait même cherché à s'en approcher, jamais il n'avait au fond compris pourquoi il devait surveiller ce parking, pourquoi le Roi le payait pour veiller sur un terrain isolé et abandonné. Depuis neuf ans qu'il travaillait comme gardien pour le Roi, jamais il n'avait vu la moindre voiture s'aventurer dans les parages, c'est-à-dire sous cette bretelle d'autoroute perdue dans une zone périphérique de la ville. Le gardien n'était pas payé cher pour surveiller le parking mais les horaires et la fonction le satisfaisaient. Le gardien avait l'obligation de surveiller sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre le parking, faute de quoi les hommes du Roi se chargeraient de lui ; c'est en tout cas la manière dont ils avaient présenté les choses avant qu'il ne signe son contrat. Dès son premier jour, ils avaient installé une caméra dans sa cabine qui depuis le surveillait sans interruption, bien qu'il ne sut jamais qui était chargé de le surveiller pendant que lui surveillait le parking. Maintenant qu'il y pensait, jamais même il n'avait remarqué de cables partant de sa cabine pour relier un quelconque centre de contrôle. Il s'y était fait et n'y avait plus pensé. Parfois on l'avait appelé pour lui demander de nettoyer le parking ou de remplacer les ampoules des lampadaires. Parfois il avait cru apercevoir des animaux sauvages courir sur le bitume inoccupé. Trois nuits après la venue du camion, deux inconnus firent un bref signe de tête au chauffeur avant de monter dans la remorque du camion. Au terme de neuf ans d'ennui et de silence, enfin il semblait se passer quelque chose. Le gardien, curieux, avait discrètement regardé les deux hommes refermer la porte de la remorque derrière eux. Il commençait déjà à regretter son ancienne vie.

(D'abord, mettre en place la scène. Ensuite, la travailler.)

« María-Marie : hier j'ai vu un type nu qui courait dans les bois de Chapultepec en criant que c'était la fin du monde. Il est descendu par les créneaux du château, enveloppé dans un drapeau pirate, le visage caché sous un masque de tête de mort. » – Rodrigo Fresán, Mantra.


Arrivé en retard, l'inspecteur s'installa tout à fait au fond de la salle qui accueillait ce jour-là les amateurs de tapis. Les amateurs de tapis se trouvaient tous assis sur des chaises pliables, chacun enroulé dans son tapis personnel, « comme d'immenses saucisses cabossées » pensa l'inspecteur, éparpillés en divers endroits de la pièce, face à l'estrade qui accueillait le gourou des amateurs de tapis, un homme d'une cinquantaine d'années qui invitait les amateurs de tapis les uns après les autres pour venir exprimer leur amour des tapis au micro, pour témoigner de leur parcours social d'amateur de tapis aux autres amateurs présents dans la salle. De ce que l'inspecteur comprit, ces amateurs n'aimaient pas tant les tapis pour leur fonction de tapis (à savoir : décorative) que pour la sensation de chaleur qu'ils éprouvaient en les maintenant enroulés autour d'eux. « Mon tapis est comme un cocon », confia l'un d'entre eux au micro, ému, ce qui ne manqua pas de faire rire l'inspecteur, suite à quoi le gourou d'une cinquantaine d'années, qui s'était étonné plus tôt de la présence de cet homme sans tapis, lui demanda de bien vouloir quitter la salle pour ne pas gêner et heurter la sensibilité des présents. Dehors, l'inspecteur se demandait comment pouvait venir l'idée d'un jour s'enrouler dans un tapis, comment cela avait pu traverser l'esprit d'autant de personnes différentes, comment on pouvait favoriser le tapis à l'aide médicale, qu'est-ce qui amenait une civilisation à ne plus avoir confiance qu'en ses tapis et plus du tout en son expertise scientifique. Une fois la séance terminée, l'un des présents s'arrêta à hauteur de l'inspecteur. « Moi aussi au départ je riais parce que j'avais honte, commença-t-il, parce que je n'osais pas m'avouer mon besoin viscéral de tapis. Mais vous verrez, vous y viendrez un jour vous aussi. Vous comprendrez les bienfaits du tapis. » Puis il lui tendit une carte de visite comprenant les coordonnées d'un centre d'aide spécialisé dans les bienfaits du tapis. L'inspecteur rangea la carte dans sa veste et demanda à l'amateur de tapis s'il pouvait parler à leur chef. L'amateur de tapis signala à l'inspecteur qu'il ne s'agissait pas de leur chef, qu'il préférait le terme de catalyseur, qu'il se faisait d'ailleurs appeler Le Catalyseur, et qu'il devait être en train de ranger la salle avant de partir, à moins qu'il ne prodigue encore quelques conseils à ceux. L'inspecteur le remercia sans écouter la fin de sa phrase et se dirigea en vitesse vers la salle. Les chaises et le matériel audio avaient été rangés ; plus personne ne se trouvait sur l'estrade. Le gourou s'était enfui par une porte dérobée.

« Il se fait appeler Le Catalyseur, lui dit-il, ça te rappelle quelque chose ? » Le Catalyseur, nota l'assistant dans son carnet avant de répondre non, rien à l'inspecteur. « Enquête là-dessus, et appelle-moi si tu trouves une piste. » « Faites attention à vous inspecteur, vous savez comment ces choses-là finissent. » Il y eut un bref silence puis l'inspecteur raccrocha.


Tout à l'heure, je rangeais ma bibliothèque, notamment le rayon Bolaño, je faisais de la place pour intercaler trois nouveaux ouvrages, et dans la manipulation j'ai déplacé 2666, et tout en le déplaçant je l'ai rouvert. Je ne l'avais pas rouvert depuis cet été, après l'avoir lu d'une traite, je l'avais fermé et je l'avais rangé dans ma bibliothèque, à un autre endroit que là où il est actuellement (avec le reste des romans traduits de Bolaño). Je l'ai rouvert un instant, je l'ai feuilleté un peu, le livre pèse vraiment très lourd en grand format, et je me suis repris à me dire, comment peut-on écrire un truc pareil, et même, comment peut-on le conserver, comment peut-on le laisser là mine de rien dans sa bibliothèque, et inviter des gens qui sans doute passeront à côté sans se douter un seul instant de ce qu'il renferme, qui feront comme si de rien n'était, comme si ce roman n'existait pas, parce qu'il vaut sans doute mieux pour eux qu'il n'existe pas en effet, car il contient l'enfer-même, et cela je crois qu'il faut un certain temps pour le comprendre, je crois qu'il faut l'avoir lu puis l'avoir oublié puis l'avoir rouvert par hasard en rangeant sa bibliothèque pour s'en apercevoir, et je crois que Bolaño le savait pertinemment tout en l'écrivant, que sa taille repousserait la plupart des lecteurs et des non-lecteurs, la plupart des citoyens de notre monde, et sans doute même parmi les lettrés qui prétendent l'avoir lu sans doute ne sont-ils qu'à peine une poignée à vraiment l'avoir fait, car ce livre est la mort et le chemin pour y parvenir et toute la jungle de souffrance qu'il faut traverser pour atteindre le mal absolu. Il trône là comme un livre noir ; il émane parfois. On ne peut pas faire semblant de ne pas le voir.

Mon astuce, c'est de toujours aborder mes sujets métaphysiques par la marge. Par exemple, si on veut parler d'amour, une bonne porte d'entrée est sans doute de traiter en premier lieu des endives au jambon. Les endives au jambon paraissent bien éloignées de l'amour et pourtant, à force d'exploiter le sujet des endives au jambon, on finit par parler d'amour, et bien mieux d'ailleurs qu'en parlant d'amour d'emblée. En parlant d'amour d'emblée, une chose est sûre, c'est qu'on ne finit jamais par parler des endives au jambon, et c'est bien malheureux. Bien sûr, la plupart du temps, en lisant le livre qui parle d'amour, on ne voit plus aucune trace des endives au jambon, et c'est là tout le talent du romancier que de dissimuler ses endives au jambon dans son roman sur l'amour. Personne n'a envie de voir des endives au jambon alors qu'on parle d'amour ; les endives au jambon sont la dernière chose à laquelle on aime penser quand on fait l'amour, ou quand on parle d'amour. Les endives au jambon sont pourtant la base de tout amour, de tout éloge de l'amour même. Tous les romans de Marguerite Duras sont des variations sur un plat d'endives au jambon, différents plats de différentes endives enroulées autour du même jambon. Évidemment, dire de Duras qu'elle est la romancière des endives au jambon n'est ni très vendeur, sauf dans les rayons consacrés à la cuisine, ni particulièrement poétique, car les endives au jambon n'ont rien de la poésie, elles ne permettent aucunement d'atteindre ni à la poésie ni au sublime ; les endives au jambon ne sont un tremplin que vers l'amour, et c'est déjà beaucoup qu'elles nous donnent, quand on y pense. Ces endives au jambon pourraient aussi bien ne rien receler. Les endives au jambon pourraient n'être que des confits de canard, c'est-à-dire un vulgaire plat sans saveur. Les confits de canard ne mènent à rien en littérature. Méfiez-vous des confits de canard, voilà ma meilleure astuce, la plus primordiale : éloignez-vous des confits de canard, car ils ne vous apporteront que du malheur, et surtout pas de la littérature. Les confits de canard, notez bien mes mots, sont l'antithèse de la littérature, ils sont la négation absolue de tout écrit, ils sont l'absence même de poésie dans ce monde. J'espère que vous saurez faire bon usage de ces quelques conseils.


Pour ce qui est de l'écriture, je me suis toujours considéré comme un pillard. J'ai l'impression que mes livres sont la fusion imparfaite de deux autres auteurs lus auparavant. Saccage serait Duvert et Volodine (même si je n'ai pas voulu me l'avouer au départ) ; La Ville fond serait Bernhard et Katchadjian. Rivage au rapport est forcément Bolaño, mais il me faut encore trouver l'autre influence manquante.

Ma mère a publié sur Facebook la dédicace que je lui avais faite dans mon premier livre (pas Saccage, l'autre premier). Je ne me souvenais même plus ce que je lui avais écrit ; ça date de plus de trois ans. J'ai ressenti une honte intense en voyant ce mot que je n'avais écrit que pour elle ainsi exposé aux yeux de tous. Et j'ai trouvé ça honteux de sa part de l'avoir fait. Je ne sais pas ce qu'elle espère trouver en faisant cela. Montrer à quel point je l'aime toujours alors que je ne la vois plus, peut-être. Parader auprès de ses connaissances pour je ne sais quelle raison qui m'échappe encore une fois, peut-être. Ma mère est une des personnes les plus maladroites et plus indélicates que je connaisse. J'en regretterais presque de lui avoir écrit la moindre chose. C'est à quel point ma mère m'irrite.

Après l'obtention par Volodine du Prix Albertine pour Bardo or not Bardo, le journal La Presse a décrit ce livre comme une collection de vignettes surréalistes. Surprenant.

Le fantasme de tout écrivain : faire de son expérience de mort un produit commercial. (Être presque mort, c'est toujours s'assurer quelques ventes ; je devrais y penser à l'avenir.)


Je vais continuer à rassembler les éléments pour cette histoire, et peut-être que son sens général finira par se dégager. Pour l'instant, je n'ai aucune idée d'où je vais, absolument comme mes personnages. D'abord, je crois que je voulais faire quelque chose de drôle, maintenant je n'en suis plus trop sûr, j'aimerais bien faire autre chose. J'aime bien l'inspecteur et son assistant mais j'ai l'impression qu'ils sont constamment en train de mourir. La ville n'a aucune forme ; ils progressent comme des spectres.

« Alors, qu'est-ce que c'est qu'une écriture de qualité ? Eh bien, ce que ça a toujours été : savoir mettre la tête dans l'obscur, savoir sauter dans le vide, savoir que la littérature, fondamentalement, est un métier dangereux. Courir au bord du précipice : d'un côté l'abîme sans fond et, de l'autre, les visages que l'on aime, les visages souriants que l'on aime, et les livres et les amis et les repas. Et accepter cette évidence, même si parfois elle pèse sur nous plus lourd que la dalle qui recouvre les restes de tous les écrivains morts. » – Roberto Bolaño, Entre parenthèses.


J'ai rouvert un carnet de mon adolescence qui était resté chez mon père. C'est vraiment épouvantable. Tout ce que j'y ai écrit, je veux dire ; épouvantable. Déjà, quand parfois il m'arrive de relire les pages des années passées, ma pensée me déprime. Mais là, durant l'adolescence, quelle horreur, quel enfer. Il faut vraiment du travail, constamment travailler, pour se sortir de l'insignifiance dans laquelle on barbotte. Il faut vraiment perpétuellement ne pas abandonner, se faire violence à soi-même, se haïr souvent, car sur le moment on ne se rend absolument pas compte de notre médiocrité, on est souvent même plutôt satisfaits, mais il suffit d'un peu de temps, et tout est annulé, et alors la vérité saute aux yeux, et cette vérité déprime au plus haut point, cette vérité c'est notre nullité profonde et absolue, notre nullité perpétuelle.

Rivage s'engagea dans l'allée. Les deux meurtriers discutaient tout au fond, à l'ombre d'un mur de briques qui semblait faire impasse. L'un s'en prenait à l'autre en le poussant au niveau de la poitrine. Rivage s'approcha lentement. Alors qu'il s'estimait assez proche pour décliner son identité et leur crier qu'ils étaient en état d'arrestation, les deux meurtriers s'aperçurent qu'ils étaient observés et s'enfuirent en courant par une porte débordée donnant dans l'arrière-cuisine du Cabanon. Rivage courut à leurs trousses tout en jurant contre les meurtriers qui avaient décidément une fâcheuse tendance à fuir, puis contre les employés du Cabanon qui semblaient s'ingénier à compliquer son passage, l'un des cuisiniers manquant même de lui clouer un pied au sol après avoir lâché son couteau de chef. Arrivé dans la salle principale, Rivage ne vit plus rien sinon une danseuse entièrement nue suspendue à une barre verticale. Les néons du bar dessinaient sur son corps des tatouages abstraits ; à ses pieds l'estrade semblait faite d'eau. Une dizaine d'hommes immobiles observaient le spectacle depuis leurs tables. L'un d'entre eux tourna lentement son visage et croisa le regard de Rivage, puis revint sur la danseuse à présent assise sur le sol, les jambes écartées de part et d'autre de la barre métallique. Rivage tenta de distinguer ses suspects dans la pénombre mais aucun visage ne lui revenait. Plus il observait ces étrangers et plus sa mémoire s'embrouillait ; un bris de verre le fit se retourner ; on avait pulvérisé des bouteilles derrière le comptoir. Il fut pris de nausées, la danseuse s'articulait toujours dans les airs, les hommes immobiles la fixaient, leurs yeux noirs comme des billes de plomb, et l'obscurité dans la pièce bientôt atteignit Rivage. Il s'effondra sur le sol. Quand il se réveilla, il faisait grand jour et tous les inconnus de la veille avaient quitté la salle. Son assistant était allongé à ses côtés et lui demandait où étaient passés les meurtriers. Rivage se redressa. « Tu le vois comme moi, lui dit-il, il n'y a plus rien par ici... » L'assistant s'empressa de sortir son carnet de sa poche. Il n'y a plus rien par ici, inscrit-il.

Ne cherche-t-on pas parfois dans l'amour cette absence d'amour qui pousse au vide et à la solitude de notre vie.

Quand il vit quel numéro s'affichait sur l'écran, Rivage préféra ne pas décrocher. Il reposa le téléphone sur la commode, où il vibra un temps, puis s'immobilisa. Rivage fixait l'objet en silence. Sur son répondeur, une femme était en train d'avouer qu'elle l'aimait.

« Rivage, c'est moi », commençait la voix. L'assistant se tenait prêt à transcrire le message, mais la voix continuait de parler et l'assistant ne notait rien. « Inspecteur, dit-il à Rivage tout en maintenant le téléphone à son oreille, il y a une femme au téléphone qui dit qu'elle vous aime ; est-ce que je dois le noter ? » Rivage saisit son manteau et quitta la pièce sans lui répondre. L'assistant continua d'écouter la voix qui se confiait à Rivage. Quand il se décida enfin à utiliser son stylo, le message touchait à sa fin. Rivage, je sais que tu es là... fais attention..., écrivit-il dans son carnet avant de raccrocher.

« Je suis allé à la cuisine et j'ai rempli un verre d'eau. Je l'ai bu jusqu'à la moitié et j'ai posé le verre sur la table. Du bout des doigts, j'ai caressé le rebord humide, là où j'avais bu, comme si je palpais mes lèvres. Je suis retourné au lit et j'ai cherché la main d'Ana. Je suis resté comme ça, allongé sur le dos, tenant sa main. Le plafond était invisible. Peut-être que la Troisième Guerre mondiale va éclater bientôt, ai-je pensé. » — Roberto Bolaño & A.G. Porta, Conseils d'un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce.


Par exemple, on cherche souvent une bonne idée. On ne sait pas trop si on cherche plutôt la bonne idée ou la bonne façon de la raconter. Souvent, on ne sait pas tellement par quel bout commencer. On a l'idée parfois et puis pas la bonne façon de la raconter, et finalement la bonne idée ne devient plus qu'une idée, puis plus une idée du tout, juste un regret. Parfois on trouve une bonne façon de parler d'une idée pourtant banale, pourtant anodine et dérisoire, mais finalement, après l'avoir racontée, cette idée n'en demeure pas moins banale et dérisoire, peu importe la façon d'en parler. Il est très dur de conjuguer la bonne idée et la bonne façon d'en parler ; c'est même le plus dur je crois. La plupart du temps on reste là à ne rien faire parce qu'on est paralysé par notre absence de bonnes idées et notre totale incapacité à raconter correctement. Nous sommes de piètres conteurs, il faut le reconnaître. Nous sommes de piètres penseurs et de piètres conteurs, et les deux cumulés forment notre humanité. Parfois il y a de bons conteurs et de bons penseurs qui se détestent car ils se jalousent et finalement ils se haïssent jusqu'à la mort dans l'aigreur et le désespoir. Le penseur jalouse toujours le conteur et inversement. Seul l'idiot ne jalouse personne car il est parfaitement satisfait de sa situation. Les idiots sont de parfaits penseurs et de parfaits conteurs car ils se contentent de leurs idées bancales et de leurs discours fallacieux, ils estiment même avoir là des idées géniales et des discours géniaux et ils s'en vantent auprès de leurs confrères idiots, et parfois même auprès des véritables conteurs et des véritables penseurs qui pensent alors que ces idiots sont de grands penseurs et de grands conteurs, lors qu'ils ne sont que des idiots. Souvent pour accorder une bonne idée à une bonne façon de raconter, il suffit de faire l'idiot ; pour la plupart des choses, être idiot suffit.

On s'attend toujours au meilleur, et on récolte toujours le pire.


Par exemple, extrapoler au maximum sur les résultats du second tour est le meilleur moyen de se donner bonne conscience. Apparemment, un large résultat en faveur d'Emmanuel Macron aurait montré que personne ne croyait en lui et qu'il n'avait plus qu'à se méfier des citoyens. Apparemment, à l'inverse, un résultat serré aurait montré qu'un vote d'adhésion de ses partisans suffisait à l'emporter, et il s'en serait gargarisé. Le résultat moyen qu'Emmanuel Macron a obtenu ne montre pas grand chose car il n'est ni serré ni large, si bien qu'il ne doit finalement en tirer aucune conclusion, il doit juste se satisfaire de la situation. Les votes blancs et l'abstention montrent cependant que la victoire n'était pas aussi large qu'il aurait pu l'espérer. Plus ou moins de votes blancs et d'abstention auraient sans doute voulu dire tout autre chose. Obtenir le pouvoir avec 50,01% ou avec 100% ne change rien au fait qu'on a le pouvoir. Le pouvoir est le pouvoir peu importe les chiffres. Je me demande si Emmanuel Macron se questionne sur les résultats du second tour maintenant qu'il a le pouvoir. Je pense qu'Emmanuel Macron doit surtout se dire : désormais, j'ai le pouvoir, et qu'il doit bien se moquer des résultats. Emmanuel Macron doit surement trembler d'imaginer autant d'abstention, de votes blancs et de votes utiles maintenant qu'il a le pouvoir et qu'il peut nasser les manifestants à l'aide de ses compagnies de CRS. On essaie toujours de se convaincre qu'on fait la bonne chose. Se convaincre qu'on fait la bonne chose montre déjà qu'il y a de grandes chances qu'on ne fasse pas la bonne chose. Il n'y avait pas grand chose de bon à élire Emmanuel Macron, peu importe le pourcentage avec lequel il était élu. La seule bonne chose qu'il y avait à élire Emmanuel Macron était que cela empêchait à Marine Le Pen d'être élue. Il ne faut pas oublier cela je crois : il n'y a rien de bon derrière l'élection d'Emmanuel Macron. On pourra extrapoler très longtemps sur les pourcentages de vote, mais il ne faudra jamais oublier qu'avoir Emmanuel Macron au pouvoir n'est bon sur aucun plan.

Peut-être a-t-il éteint la télévison, fermé son ordinateur. Ensuite, il s'est sans doute dirigé vers sa chambre où sa femme l'attendait déjà, couchée dans leur lit en train de feuilleter un livre quelconque ou une revue de la veille. Il est passé par la salle de bain dans laquelle il s'est brossé les dents en détaillant son visage. Peut-être a-t-il appliqué une crème hydratante de nuit sur son visage car il l'avait particulièrement sec. Il devait discuter de choses et d'autres avec sa femme toujours allongée dans la pièce voisine. Il s'est déshabillé et a enfilé un pyjama chaud mais pas trop, car nous sommes en mai et les températures s'adoucissent. Il a sans doute pensé lire un peu, mais finalement il s'est contenté de regarder les dernières nouvelles sur son téléphone, et puis le sommeil est arrivé assez vite. Sa femme avait déjà éteint sa lampe de chevet. Il a fait de même et puis lui a dit : Allez, bonne nuit ! Demain, je serai président !

Maria, gardienne d'un gosse au nom d'archange.


Je viens d'apprendre que le journal Sud Ouest et la librairie Mollat s'associaient pour créer un prix littéraire : le Prix du livre du réel. Selon le site de la librairie Mollat qui détaille les conditions de ce prix, les livres du réel seraient « un genre peu reconnu en France ». Il me semble pourtant que c'est exactement l'inverse à quoi l'on assiste, qu'on n'a jamais autant vu de romans se réclamer du réel, si bien qu'il n'est plus possible que quoi que ce soit existe sans qu'on nous demande de quels faits sont inspirées nos histoires, si les personnages ont véritablement existé, et si au fond, le narrateur, ce n'est pas nous. La littérature est boursouflée de réel, et les journalistes se jettent tous dessus comme des idiots. On n'en peut plus du réel ; vivement sa fin.

J'habitais des chambres tristes dans des hôtels sordides à force d'être pauvre, et qui se ressemblaient tous. Des chambres que je partageais quelques fois avec des garçons dans la même situation que moi.

« Rosmarino redoute l'arrivée des ténèbres, par jour de beau ou de mauvais temps, car la nuit fait de son espace une tache noire, mal éclairée ici et là par les lumières d'une maison, puis tout s'éteint et l'obscurité envahit son coeur d'écrivain. Jamais auparavant il n'a si bien senti que le paysage comble l'absence des êtres dont la compagnie lui manque. » – Harry Laus, Sentinelle du néant.


Je suis en train de lire Le Troisième Reich ; en le lisant je me dis : tout a l'air si simple. Tout est mélancolique au plus juste. Bolaño parfois je me dis est l'auteur parfaitement mélancolique, tous ses ouvrages sont purement mélancoliques, ils ne produisent que de la mélancolie (et d'autres choses aussi parfois, mais ayant pour but la mélancolie). C'est très compliqué de toucher autant du doigt un sentiment aussi complexe. C'est son génie je crois. C'est ce qui fait de Bolaño un écrivain indispensable.

Par exemple, il m'arrive pendant un ou deux jours d'oublier de boire. Je trouve ça incroyable d'oublier aussi facilement de faire cette action pourtant vitale : boire. Il se passe deux jours et je me dis : tiens, je n'ai toujours pas bu. Bien sûr, certains signes indiquent ce manque évident d'eau dans mon organisme, comme des maux de tête, ou une plus grande fatigue. Si je ne suivais pas ces signes, peut-être oublierai-je de boire totalement. Au fond, c'est vraiment un privilège de pouvoir oublier de boire, car la plupart des gens n'oublient pas et meurent simplement de n'avoir pas bu. Il faut vraiment être distrait pour ne pas boire davantage. Je ne pourrais jamais oublier de dormir par exemple. Un peu manger, mais surtout pas dormir. Boire oui, je peux oublier. Je ne sais pas si les autres oublient également de boire. Si tout le monde n'est pas constamment assoiffé à cause de notre permanente distraction des besoins vitaux. On se rappelle parfois que l'on vit car l'on est assoiffé, c'est un étrange rappel. Je me dis : c'est vrai, si je ne bois pas, au fond, je meurs. C'est me tuer que de ne pas boire, c'est incroyable. Nous nous tuons tous constamment faute de boire suffisamment. Nous sommes tous perpétuellement assassinés par notre paresse profonde. Il m'a fallu un sacré recul pour envisager cela. Peut-être la plupart des personnes que je croise dans la rue ne se rendent-elles pas compte être dans la même situation que moi, être perpétuellement assassinées ; peut-être est-ce pour cela que nous sommes tous aussi tristes et aussi affectés par la moindre contrariété, car au fond nous ne buvons simplement pas assez, car au fond nous ne faisons que nous tuer.


Drôle de résolution : un email transféré par mes éditeurs m'apprend que j'ai remporté le Prix Littéraire des Grandes Écoles. Comme quoi, il ne faut jamais désespérer. Les bookmakers anglais sont sûrement en larmes à l'heure où je vous parle. C'est un beau message pour la jeunesse : partez perdants. En n'ayant aucune chance, on se donne les meilleures chances. C'est ce que me disait mon vieux père, je me souviens, alors qu'il se balançait dans son fauteuil à bascule, sur la terrasse de notre maison du Mississippi : pars perdant mon fils, ainsi tu auras tes meilleures chances. Et il disait vrai, ce bon vieux père qui tout en se basculant sur son fauteuil fumait la pipe et méditait, le regard tourné vers les étoiles. Il disait vrai et je ne l'avais jamais écouté car il me semblait ivre et idiot. Pourtant il disait vrai. Comme disait mon vieux père souvent : heureux sont les fêlés car ils laissent passer la lumière. Voilà qui était particulièrement juste, vraiment habilement noté et poétique. Sans doute pourrais-je faire un roman de mon vieux père dans son fauteuil à bascule. Un roman à la fois poétique et cruel sur la vie, qui déboucherait sur cette belle morale : mieux vaut partir perdant. Dans les grandes étendues désertiques du Mississippi, sans doute que ça rendrait de manière vraiment poétique et réelle. Peut-être de vieux pompistes pourraient-ils cracher dans des bidons d'acier. Peut-être un héros handicapé et sportif pourrait-il découvrir cette morale au terme d'un périple émouvant : il suffisait de partir perdant. Lui qui s'ingéniait à surmonter ses différences pour l'emporter, il oublait le plus important : ne pas tenter de l'emporter. Ce jeune héros sportif et handicapé pourrait être moi ; et mon vieux père un entraîneur sadique mais juste car profondément sensible. Montaigne lui-même n'aurait jamais pu le deviner, qu'il suffisait de partir perdant. D'après ma lecture, c'est ce que les Essais tentent de dire, qu'il faut partir perdant, mais ils ne parviennent qu'à peine à le dire. Montaigne semble passer complètement à côté de son propos, à savoir partir perdant, et tourne autour pendant 3000 pages pour finalement dire tout autre chose, mais pas le plus important. C'est ce qui fait des Essais une oeuvre râtée, à mon avis ; qu'elle ne dise pas ce qu'elle devait dire. Là voilà je le répète enfin, je fais comme qui dirait le travail de Montaigne : partez perdants. Ça vaut bien trois volumes de philosophie, c'est l'évidence même : doutez, perdez, abandonnez, vous gagnerez.

Une fois dans un rêve je suis mort et quand je me suis réveillé je vivais toujours.

Tous ces photographes amateurs qui prennent à leur insu des lecteurs dans le métro, mais toujours aucun photographe amateur pour prendre ces photographes amateurs à leur insu dans le métro...


Il vit le chien emporté par la mer et son maitre accourir sur la plage. Ils étaient seuls ; la femme se tenait allongée sur le sable. Le maitre faisait de grands gestes sur le rivage et les vagues s'écrasaient au bas de son pantalon. Le chien semblait définitivement emporté par le courant, il ne parvenait pas à faire demi-tour. Les vagues étaient de plus en plus imposantes, le maitre bientôt ne vit plus son chien ; il se jeta dans les vagues. Il rejoignit son chien dans les vagues qui l'avalèrent. La femme s'approcha de la mer, elle s'assit, l'eau s'étalait sous son corps. Les vagues finirent de tremper le sable et s'en allèrent. La femme bascula en arrière avant de s'endormir. Ce fut la nuit.

De plus en plus, et ce qui ne m'arrivait pas avant, on me parle de choses que j'ai consignées dans les Relevés. Poli, je prends toujours le temps de répondre, même si ce sont des conversations qui me fatiguent par avance, car si je prends le temps de les consigner là c'est souvent que j'ai peu envie d'en parler. Il ne faut pas que je transige là-dessus : les Relevés doivent demeurer un espace clos où moi seul peux parler. C'est le jeu, et ce sont les seules règles que je tolère.

« À l'horizon, le cargo est maintenant posé à droite et au-dessous de la montagne de nuages aux ombres mauvres, mais toujours immobile. Toutefois peut-être a-t-il un peu diminué de grandeur. Rien ne bouge toujours dans le paisible et menaçant paysage que composent la corne du bois, le coteau, le chemin, le petit pont et les prés encadrés par le chambranle de la fenêtre. » – Claude Simon, Leçon de choses.


Par exemple, voter pour Emmanuel Macron au second tour des élections présidentielles permet de faire barrage à Marine Le Pen. Ne pas voter pour Emmanuel Macron ne permet pas de faire barrage. Voter pour Marine Le Pen n'est pas considéré comme un barrage à l'encontre d'Emmanuel Macron. Ne voter pour personne ne fait barrage à personne, mais surtout pas à Marine Le Pen, et c'est d'ailleurs étrange. En ne votant pas c'est souvent comme si on votait non et pourtant cela ne fait aucunement barrage au candidat ciblé, cela ne fait rien. Voter pour l'ultralibéralisme permet apparemment de faire barrage au fascisme. C'est ce que les spécialistes des barrages nous disent. Faire barrage est une occupation intéressante. Les barrages ont toujours été des constructions intéressantes, utiles même souvent, pour empêcher des désastres. Parfois les barrages n'empêchent pas les désastres car soit ils sont mal construits soit les désastres sont trop importants. Quand les désastres sont trop importants les barrages ne servent à rien, ils sont dévastés aussitôt. Le barrage construit contre Jean-Marie Le Pen depuis 2002 est un barrage qui ne tient pas très bien le coup, qui d'ailleurs est même profondément défaillant, car qu'un barrage cède déjà à ce point en à peine quinze ans démontre bien à quel point nous sommes de mauvais bâtisseurs, à quel point nous n'y connaissons rien en barrages. Plus les années passent et moins nous possédons de matériaux utiles à la construction de barrages ; les réserves s'épuisent. Déjà nos barrages ne sont plus que quelques palettes de bois maintenues avec de la corde. On se convaincra que ce sont de bons barrages et que nous avons fait du bon travail mais au fond nous saurons parfaitement que nous avons fait un travail de cochon, que nous sommes des cochons et des incapables. Actuellement nous faisons un barrage contre Marine Le Pen comme des cochons, avec des planches et des cordes usées et nous sommes très satisfaits de notre barrage et nous disons à Marine Le Pen qu'elle ne passera pas car notre barrage est trop fort pour elle, mais Marine Le Pen sait parfaitement qu'en bâtissant nos barrages toujours sur les mêmes modèles elle finira par profiter de la faille et s'infiltrer partout. Il y a une chance peut-être, c'est de se passer du barrage et d'affronter le désastre, et de détruire le désastre, car il faut se rendre à l'évidence : nous ne sommes pas le barrage, nous sommes le désastre.

Tout à l'heure, je recherchais une information que je croyais avoir consignée dans mes Relevés. Je faisais défiler les pages des deux dernières années puis je me suis dit : quand même, qu'est-ce que j'ai pu écrire...

« Le monde prit à mes yeux l'aspect d'une maison déserte et triste et j'étais aussi bouleversé que s'il m'avait fallu parcourir, nu-pieds, toutes les pièces d'une telle demeure. »


Après avoir quitté cet énième rendez-vous professionnel inutile, j'ai pris le métro et me suis rendu à la librairie. Je ne savais pas quoi acheter ; j'y ai passé des heures. Un homme ivre est entré, a commencé à touché des livres dans un coin de la librairie, et un des libraires lui a calmement demandé de sortir, ce qu'il a fait. Plus tard, un autre homme est entré qui insultait à voix haute la nouvelle génération, de salauds et de salopes si je me souviens bien, cette nouvelle génération (dont je fais partie sans doute) apparemment immergée dans une ignorance crasse (ce sont ses mots) ; cette fois-ci le libraire ne l'a pas fait sortir et l'homme est resté un certain temps à insulter la nouvelle génération dans la librairie. Quand je suis ressorti de la librairie, rien n'avait changé. J'ai pris à nouveau le métro jusque chez Cécile. À côté de moi un type d'une trentaine d'années lisait un livre sur la manipulation : pourquoi et comment la pratiquer. Le type n'avait pas l'air tellement captivé par sa lecture, si bien qu'il s'est endormi sur son livre. Sans doute n'avait-il pas tellement le coeur à manipuler qui que ce soit. Enfin j'ai pris le bus tout en lisant un des livres que j'avais achetés à la librairie ; je suis arrivé chez Cécile.

J'ai fini une cinquième ou sixième (?) relecture de La Ville fond. Benoît a presque fini la couverture. Le livre est bientôt prêt.

« Dans ses yeux, ses yeux noirs, je trouvai l'éternelle et profonde nuit que je recherchais ; je me plongeai dans leurs ténèbres terribles et enchanteresses. Il me semblait qu'ils faisaient jaillir une immense vigueur des tréfonds de mon être. Le sol frémissait sous mes pieds, et j'aurais éprouvé à tomber un plaisir inexprimable. » – Sadegh Hedayat, La chouette aveugle.


Je suis en train de regarder les offres d'emploi. Je suis complètement perdu. Je n'ai aucun diplôme précis (seulement une licence en Lettres Modernes), et je ne trouve aucun poste en accord avec mon expérience passée. Je vois une offre de couvreur-zingueur, je me dis que je n'ai aucune des compétences pour être couvreur-zingueur, et je me demande : qui a besoin de mes compétences ?

Il est l'enfant-sorcier, il guérit les plaies !


Par exemple, voter utile est utile pour voter pour quelqu'un en qui vous ne croyez pas mais qui pourrait l'emporter face à la menace fascite. Voter Emmanuel Macron est utile dans la mesure où cela permet de battre Marine Le Pen. Voter Marine Le Pen est inutile car c'est justement contre elle que l'on doit voter utile. On ne peut voter utile qu'en faveur des perdants. Mais pas n'importe quels perdants. Voter Philippe Poutou est inutile car il est par avance trop perdant. Voter utile ne peut s'appliquer qu'à des presque-perdants, et surtout pas à des gagnants, comme Marine Le Pen. Le vote utile est véritablement subtil à comprendre ; c'est un travail de longue haleine que de parvenir à comprendre les tenants et les aboutissants du vote utile. Après les élections, si jamais Marine Le Pen l'emporte, ne dites surtout pas à vos amis que vous vous êtes abstenus de voter utile, ils pourraient vous en vouloir ! Si Emmanuel Macron gagne, ne leur dites pas non plus que vous avez voté Emmanuel Macron pour éviter d'avoir Marine Le Pen au pouvoir : ils vous en voudraient presque deux fois plus. Après avoir voté utile, le mieux est de se taire et de faire comme s'il ne s'était rien passé. Voter utile Marine Le Pen c'est voter tout court, en plus d'être un fascho. On peut voter utile fascho mais ça n'est pas comptabilisé comme du vote utile, uniquement comme du vote fascho. Voter Emmanuel Macron est utile pour battre Marine Le Pen, mais absolument pas pour se libérer du libéralisme économique, il faut faire attention. On a tendance à voir dans le vote utile de l'utilité à tous les niveaux, mais malheureusement ce n'est pas le cas, sinon ça s'appelerait un vote d'adhésion. Le vote d'adhésion est l'idéal mais malheureusement il ne peut exister tant que Marine Le Pen existe. Il ne pouvait déjà qu'à peine exister du temps de son père Jean-Marie Le Pen, mais désormais il ne peut plus du tout exister, il n'y a plus que le vote utile qui peut exister, ou le vote fascho. On ne sait plus très bien si c'est Jean-Marie Le Pen qui a créé le vote utile ou si c'est le vote utile qui a créé Jean-Marie Le Pen. C'est en tout cas pour sûr Jean-Marie Le Pen qui a créé le vote fascho. Il y a comme une sorte d'affrontement entre le vote utile et le vote fascho actuellement en France. En somme, soit on est utile soit on est fascho. C'est un bon résumé de notre société je crois.

(Dans Cargo marécage, nommer une ville Cité-Soleil.)


Après cinq ans d'hébergement sur le site de Joachim (et je l'en remercie sincèrement, quand on sait quelle place a pris ce site dans mon travail et dans ma vie), je déplace mes Relevés sur mon propre serveur. L'adresse est plus longue, j'espère que ça sera pas trop chiant. Vous pourrez donc à l'avenir les lire ici :

http:/rlv.quentinleclerc.com/

On verra avec Joachim ce qu'on fait de cette adresse : soit une redirection vers la nouvelle, soit la laisser en l'état, soit la supprimer ; peu importe. Les plus vifs me rejoindront, sinon oublieront l'existence de cette page, sinon la redécouvriront par hasard dans quelques mois ou années.

Rien ne change pourtant ; le temps simplement passe.


Je suis rentré d'Édimbourg. Vous voyez, je n'ai rien écrit.

Je me suis trouvé à relire Une saison en enfer. Ce qui m'a frappé, et je ne sais pas pourquoi ça ne m'avait pas déjà frappé auparavant : on croirait lire Récidive. J'ensevelis les morts dans mon ventre.

J'éprouve de profondes difficultés à avancer sur mes autres projets. Le document de Rivage au rapport n'a pas bougé depuis des mois, si bien que je songe de plus en plus à l'abandonner. Et je ne parviens pas à structurer correctement mes idées autour de Cargo marécage, je n'ai d'ailleurs aucune idée de ce que je veux faire, de ce que je veux dire. J'ai parfois l'impression qu'un texte en implique d'autres, éphémères ceux-ci. La Ville fond a tiré derrière lui ces deux autres projets qui n'existeront peut-être jamais. Ils sont des prolongations de La Ville fond et des étapes peut-être nécessaires pour le construire et l'aboutir. Il faudrait alors repartir à zéro. Je n'ai pas de projets pour l'instant.

J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues.

Pour ne rien arranger, tous les livres que je lis me semblent insipides.

« Je m'en vais écorniflant par-ci par-là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai point de gardoires, mais pour les transporter en cettui-ci, où à vrai dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur première place. »


La première relecture de son propre manuscrit est stimulante. On sait avoir écrit un chef d'oeuvre et on est impatient de pouvoir le lire à nouveau, voire l'améliorer, le rendre encore plus chef d'oeuvre qu'il ne l'est déjà. La deuxième relecture nous fait sensiblement douter, on se dit peut-être qu'il n'est pas tant chef d'oeuvre que cela. La troisième relecture est formelle : ce n'est aucunement un chef d'oeuvre, à peine un livre mineur, à peine un prospectus. À la quatrième relecture, on se demande pourquoi on s'obstine sur cette merde. À la cinquième, on tente d'oublier ce qu'on a écrit pour passer au-delà de la médiocrité de notre cerveau. La sixième relecture est l'absence totale de relecture. À la septième relecture, on demande à notre éditeur de nous débarasser au plus vite de cette honte. La huitième relecture est celle que l'on ne fera jamais, c'est la publication. C'est à peu près à ce stade-là qu'on peut enfin discuter avec d'autres lecteurs.

« Tout ce que vous vivez, vous le dérobez à la vie, c'est à ses dépens. Le continuel ouvrage de votre [vie], c'est bâtir la mort. » – Michel de Montaigne, Essais.


Par exemple, si les places les plus chères se trouvaient au fond des salles de spectacle, et les places les moins chères devant la scène, sans doute qu'on se désintéresserait totalement du théâtre. Les plus fortunés se précipiteraient pour se confiner derrière, admirant là les crânes chauves de leurs voisins de devant, ou les brushings des dames, ou pour les plus chanceux de larges colonnes en granit. Il serait alors à la mode de ne plus rien voir des spectacles à l'affiche, de scruter au loin d'étranges ombres qui seraient les acteurs et les actrices, d'à peine entendre leurs répliques, de pester contre ceux de devant qui eux voient et entendent tout parfaitement, ces privilégiés. Des places chères impliquent une expérience culturelle de qualité. Les fortunés ayant les moyens de payer ces places chères trouveraient forcément des raisons à ce prix démesuré, et retourneraient tous les inconvénients en avantages. Bientôt les inconvénients seraient même à la mode, on en parlerait dans les journaux et les magazines, êtes-vous allé à cet énième spectacle où nous ne voyions rien ? oh oui, c'était délicieux !, et ce seront les pauvres du devant qui se demanderont pourquoi on s'amuse tant à l'arrière, où pourtant on ne voit ni n'entend rien, où pourtant eux, quand ils avaient le plaisir d'y être, n'y trouvaient justement ni aucun avantage ni aucun plaisir. Il faudrait tenter l'expérience, elle serait forcément concluante. Les acteurs des pièces eux-mêmes se demanderaient ce qui intéresse tant les spectateurs du fond pour qu'ils fassent du bruit à ce point, presque même la fête dirait-on. Les acteurs inventeraient d'autres performances artistiques qui intégreraient les spectateurs du fond pour leur faire profiter d'une expérience artistique encore plus complète. Les spectateurs du fond deviendraient les nouveaux privilégiés. Les pauvres spectateurs du fond seraient en réalité gagnant sur tous les points. Les pauvres du devant seraient encore les défavorisés. Les conventions artistiques ne tiennent pas à grand chose. Le placement ne signifie rien. Les lieux à la mode non plus. Tout n'est qu'une question de prix.


Souvenez-vous : il y a de cela quelques semaines, je vous informais de la sélection de mon livre Saccage pour le Prix Littéraire des Grandes Écoles, et d'une critique plus que négative à son propos. J'en tirais les pires conclusions quant à mes possibilités de gagner ledit prix, et comparais ma situation à celle d'un cycliste à la dernière place de la course (à peine devant les voitures-balai), dont le vélo aurait les deux pneux crevés. Optimiste en diable (ayant sans doute en tête le but que mit Sylvain Wiltord contre l'Italie à la 90ème minute de jeu lors de l'Euro 2000), je précisais cependant que rien n'était impossible. Et je le répète aujourd'hui : rien n'est impossible. J'en veux pour preuve que Saccage est finaliste du Prix Littéraire des Grandes Écoles, au côté de deux autres ouvrages dont j'ignore absolument tout. Rendez-vous compte : de la dernière place, je me retrouve aussitôt dans le sprint final. J'imagine le fameux Nelson Monfort, déployant ses talents de commentateur polyglotte pour célébrer cette remontée fantastique, ne ménageant ni les hyperboles ni les compliments pour qualifier un tel exploit. Ce pauvre Nelson Monfort, emporté à ce point par l'euphorie qu'il en frôlerait l'asphyxie, et ses pauvres collègues dans les studios de France Télévision obligés de le raisonner, gênés par un tel débordement, indigne d'un professionnel. L'amour du sport n'excuse pas tout. De ma remontée, on ne saura rien. Les théories les plus obscures seront élaborées : produit dopant ? raccourci ? aide motorisée ? frère jumeau ? Aucune hypothèse ne convaincra les spécialistes. Aucune hypothèse ne m'empêchera d'être désormais dans les derniers mètres, au coude-à-coude, mon vélo déformé par la vitesse à laquelle je pédale, on croirait presque à la première place, au podium, au champagne, à la peluche de lion, on y est déjà. Mais ne nous enflammons pas, personne n'est à l'abri d'une chute ou d'une cannette hostile. Restons concentrés. Le sport n'est pas chose à prendre à la légère.

Au terme de ce texte, on me rétorquera sans doute que Nelson Monfort n'a jamais commenté la moindre compétition cycliste, mais c'est bien un des plus importants privilèges de l'auteur, que d'imaginer Nelson Monfort là où il n'a jamais été.


Je ne vois finalement pas d'intérêt à tenir un journal de bord de mon voyage. Les villes dans lesquelles on se rend ont toutes des particularités (absence d'immeubles en banlieue, routes et trottoirs défoncés, grande concentration de voitures, multiplication des commerces et des marques), mais je ne parviens pas à en tirer de conclusions, ni encore de sens. Simplement, peut-être, comme je confiais à Cécile dans le bus alors que nous arrivions à Sheffield : La première fois que l'on se rend dans une ville, elle nous semble complètement disproportionnée et incohérente, beaucoup trop grande et beaucoup trop confuse, et pour chaque ville il faut donc à nouveau créer ses propres repères et comprendre la logique interne qui structure les lieux. Chaque ville appelle son lot de questions, car aucune ville ne va de soi. Aussi, à Sheffield particulièrement, une nouvelle manière d'aborder la cohésion locale, de proximité, et à laquelle je n'avais jamais été sensibilisé Rennes (peut-être n'y avais-je simplement jamais fait attention ?). Le commerce d'un menuisier dont les meubles se trouvent directement sur la rue, et lui dans l'arrière-boutique, qui aide ceux voulant réparer ou construire leurs propres meubles, et à l'étage un café (pour le moment en travaux).

À Sheffield, on logeait chez une amie de Cécile qui connaît personnellement Éric Chevillard.

Peut-être Edimbourg me donnera-t-elle davantage de grain à moudre.

Emporté Sartoris. La traduction (de 1949) est épouvantable. Je me demande comment Gallimard n'a pas honte de publier de nouvelles éditions poche sans traduction nouvelle. La manne financière de ceux qui se foutent de la littérature. Les personnages Noirs parlent petit nègre, leurs dialogues sont presque incompréhensibles. J'ai l'impression que l'intrigue se perd, etc. C'est boursouflé à crever. On est loin de Tandis que j'agonise et Le Bruit et la Fureur.

Ces quelques lignes sont déjà un journal de bord.


Demain, je pars en voyage pour quinze jours avec Cécile, en Écosse. D'abord, on passe par Londres puis par Lichfield, et ensuite on reste à Édimbourg. Je ne suis jamais vraiment parti en voyage. L'Écosse, ce n'est pas tellement loin, et pourtant j'ai déjà l'impression d'un très long voyage, très loin. Je me demande comment ça va être.


J'ai rêvé, je ne sais plus dans quel contexte (un cours de stylistique je crois, donc sans doute à la fac), qu'une professeure m'interrogeait à propos d'une traduction de Virginia Woolf. Je ne me souviens plus ni du livre en question ni de la traduction, mais je me souviens parfaitement que je trouvais cette traduction nullissime. Il était évident que cette traduction était d'une nullité absolue. Je disais à cette professeure tout le mal que je pensais de la traduction, et j'arrivais même à argumenter en ce sens. La professeure ne semblait pas du tout réceptive aux arguments que j'avançais. Elle me mit d'ailleurs une note épouvantable, et me signala devant toute la classe que je n'avais rien compris ni au texte ni à la traduction, que les deux étaient sans aucun doute irréprochables, magnifiques. J'ai dit d'accord puis je me suis réveillé.

L'autre jour, en ouvrant mon bocal de haricots azuki, j'ai remarqué qu'il était rempli d'insectes. Je ne savais pas quels étaient ces insectes, je n'en avais jamais vu de tels. Je me demandais même comment ces insectes s'étaient retrouvés dans mon bocal, car je ne l'avais jamais ouvert. Autour du bocal, il n'y avait aucun insecte. Dans mon placard, il n'y avait aucun insecte non plus. En me renseignant sur internent, j'ai appris qu'il s'agissait de charençons. Apparemment, ils peuvent surgir des haricots, et pondre leurs oeufs dans les haricots, et se reproduire ainsi, et complètement vider les haricots de leur substance de haricot. Les charençons peuvent apparemment naître dans un environnement parfaitement clos, et c'est une capacité tout à fait étonnante, tout à fait impressionante. J'ai jeté tous les haricots dans la poubelle et les charençons avec, ces charençons pourtant impressionants je les ai jetés comme s'ils n'avaient même pas existé. Les charençons ne bougeaient pas et se sont laissés benner dans la poubelle. Ensuite j'ai lavé mon bocal et après être retourné faire des courses je l'ai rempli à nouveau de haricots azuki. Dès le lendemain, je les ai cuisinés.

Par exemple, Paris est une ville de 105,40 km2 de superficie, et la France un pays de 672 369 km2 de superficie. La distance entre la place Denfert-Rochereau et l'Assemblée Nationale est d'environ 4km. Quand le peuple français est en colère, il défile sur les 4km de la place Denfert-Rochereau à l'Assemblée Nationale. Arrivé devant l'Assemblée Nationale, le peuple français est nassé par les CRS et il se fait matraquer. Le peuple français sait pertinemment qu'au bout du trajet vers l'Assemblée Nationale il y aura les CRS pour les nasser et les matraquer et pourtant le peuple français y va. Parfois même, le plus souvent d'ailleurs, au sein du cortège, il y a des CRS qui nassent et qui matraquent et qui disent au peuple français mécontent, Bientôt l'Assemblée Nationale, on va pouvoir vous matraquer !, alors qu'ils matraquent déjà. Parfois (quand elles ne sont pas barricadées par des CRS qui matraquent) d'autres rues sont empruntables, à la perpendiculaire de celles qui vont jusqu'à l'Assemblée nationale, mais le peuple français préfère ne pas les emprunter. Parfois ces rues pourraient même déboucher hors du centre-ville et même hors de Paris et même peut-être jusqu'au bord de mer et jusque sur les montagnes, mais le peuple français a une très grande envie d'atteindre l'Assemblée Nationale pour se faire copieusement matraquer. Le peuple français s'étonne qu'une fois arrivé à l'Assemblée Nationale il se fasse nasser et matraquer. Il se demande sans doute comment les CRS ont pu deviner leur point d'arrivée. Le peuple français a un mal fou à ne pas se précipiter dans les matraques des CRS. Il y a tant de rues et de lieux sans CRS qui matraquent qu'il semble étonnant que le peuple français soit à ce point victime des matraques des CRS. On se dit parfois que sur les 105,40 km2 de superficie de Paris et les 672 369 km2 de superficie de la France il devrait bien y avoir un ou deux endroits sans CRS au bout pour matraquer, même peut-être des issues de secours au cas où ils seraient quand même là, enfin bref des possibilités de fuite et de dispersion et de maîtrise du territoire pour faire des matraques de pauvres batons s'agitant dans le vent. Mais tant que le peuple français n'en sortira pas de sa place Denfert-Rochereau et de l'Assemblée Nationale, sans doute qu'il ne pourra jamais s'épargner quelques bleus et quelques désillusions.


Par exemple, nos parents se sont tués au travail pour faire en sorte que nous puissions vivre dans des conditions confortables, avoir une belle maison et de beaux meubles et une belle cuisine à l'intérieur, ils ont tout mis en oeuvre pour que nous possédions le maximum de choses de qualité, un jardin même pourquoi pas, un terrain assez grand, dans une région agréable, au bord de la mer avec un peu de chance. Mais nos parents n'ont pas fait en sorte qu'en 2050, lorsque j'aurai 58 ans, lorsque j'aurai leur âge et qu'eux seront sans doute déjà morts, nous puissions tout simplement conserver une planète vivable, que les trois-quarts des animaux n'aient pas disparu, que la montée des eaux n'ait pas englouti les populations de bord de mer, que le réchauffement de la planète n'ait pas fait fondre la banquise dans son intégralité, que les plantes ne soient pas mortes faute d'être pollinisées, que nos champs ne soient pas devenus d'horribles landes rases calcinées. Nos parents ont tout mis en oeuvre pour que nous vivions dans des maisons confortables sur une planète à moitié morte, pour que nous possédions une cuisine toute équipée sans même d'eau potable à faire bouillir, pour que nous puissions consommer des fruits et des légumes toute l'année sans se soucier de rien, des fruits et des légumes produits dans des laboratoires, car il n'y aura plus ni légumes ni fruits dans les cultures, car simplement il n'y aura plus de culture, car nous serons au terme de la vie sur Terre, car nos maisons pourront à peine retenir le chaos qui s'abattra sur nos têtes, car nos parents n'ont pas pensé qu'au-delà du confort il y avait quelque chose à conserver, car nos parents ont consommé sans aucune mesure, car ils se sont précipités sur les produits dans les rayons et sur leur indépendance et sur leur propre plaisir et leur propre satisfaction, car en soixante ans ils ont tout simplement tout ravagé, car ils se sont comportés comme des enfants, car nous devons nous désormais rattraper leurs erreurs et faire marche arrière et leur apprendre comment se nourrir et comment vivre correctement, car nous devons leur apprendre en tant qu'enfants responsables qu'ils sont des parents inconscients qui ont tout pulvérisé pour une petite maison personnelle avec cuisine équipée et parfois un bout de terrain, nous devons leur apprendre en tant qu'enfants responsables qu'ils sont eux-mêmes des enfants, et qu'ils n'ont écouté que leurs caprices, et qu'aujourd'hui ils nous en font payer le prix, et que nous ne prenons aucun plaisir à jouer les adultes et à les rappeler à l'ordre.

Avant que le cargo Marécage ne quitte l'île, le capitaine demanda au garçon ce qu'il ferait, ce qu'il voulait devenir, maintenant que l'archipel était libéré. La question du capitaine plongea le garçon dans un profond silence. Il fixait ses pieds sans trouver de réponse. Le capitaine lui ébouriffa les cheveux et s'en alla vers l'échelle d'embarquement. Le cargo Marécage se mit lentement en mouvement tandis que le capitaine grimpait à l'échelle. Alors qu'il posait un pied sur le pont, le capitaine entendit le garçon lui crier : « Capitaine, capitaine ! Je sais, j'ai trouvé ! ». Le capitaine se retourna et vit en contre-bas le garçon s'approcher en courant, disposer ses mains autour de sa bouche comme un porte-voix, et lui affirmer d'une voix claire : « Capitaine, je veux devenir une femme ! »

« Pendant les derniers jours, Kafka se tint strictement à la consigne de ne pas parler, fût-ce en chuchotant. Il s'entretint jusqu'à la fin avec ses amis en écrivant de courtes phrases où s'expriment encore la sensibilité et l'originalité de son langage toujours vivant. »


Par exemple, les meurtres commis par des hommes ne sont jamais vraiment des meurtres. Les meurtres peuvent avoir d'autres noms, surtout les meurtres commis par des hommes. Couramment, les meurtres sont qualifiés de drames familiaux. Par drames familiaux, on entend évidemment des carnages commis par des hommes, qui ont pu tuer leurs familles au couteau ou les enterrer sous une terrasse ou éparpiller leurs membres aux quatre coins du département. Un drame familial est ce type de meurtre car en effet c'est un drame et car en effet toute la famille est impliquée. C'est-à-dire plutôt que l'homme a impliqué toute la famille dans sa sauvagerie mais sans doute un spécialiste sur un plateau de télévision se lèvera pour dire que la femme elle aussi est un peu responsable, qu'au fond elle a dû aimer ce mari violent et horrible sinon elle serait déjà partie depuis bien longtemps. Les drames familiaux sont la plupart du temps des drames sociaux car ils sont aveugles sur la réalité des hommes meurtriers et des femmes tuées. Un meurtre est encore moins un meurtre si jamais l'homme assassin s'est ensuite jeté et noyé dans la rivière de la commune où il a sévi ; dans ce cas-là, il s'agit tout simplement d'un suicide. Beaucoup de suicides sont des meurtres injustes mais ils sont avant tout des suicides, car selon une règle officielle, c'est toujours du dernier tué qu'on se souvient. D'après une autre règle officielle, c'est toujours du meurtrier dont on se souvient. Les meurtres font oublier les victimes car ils ont cette faculté. Les hommes font oublier leurs victimes qui sont des femmes et des enfants. Les drames familiaux font oublier qu'un homme a pu saisir un couteau et trancher les gorges et taillader les yeux de sa femme et de ses enfants. Les drames familiaux font oublier les taillades et les couteaux et le sang répandu dans toutes les pièces de la maison. Les drames familiaux au fond, si on s'y aventure un peu, ont la même fonction que les pièces de viande vendues sous célophane qui font oublier les bêtes électrocutées et les gorges tranchées dans des abattoirs sordides et les convulsions et parfois la merde sur le sol et toutes ces choses encore. De manière générale, tout est fait pour oublier. Tout est fait pour oublier que les hommes tuent et rôdent partout dans la ville. Si jamais un homme tente de vous tuer dans la rue, ne hurlez pas au meurtre, hurlez au drame familial, ou au suicide, vous aurez beaucoup plus de chance d'être entendue. Proposition scientifique : tout meurtre contient en lui-même son absence de meurtre.

Par exemple, et c'est vrai que nous n'y avions jamais pensé au fond, mais il n'est pas étonnant de trouver sous la monumentale montagne d'argent originelle d'autres petits monticules d'argent, ou d'autres costumes trois pièces ou d'autres assurances vie ou d'autres appartements dans un coin reculé de la Sarthe ; et il n'est pas étonnant non plus d'y trouver de faux papiers qui attestent de la bonne composition de cette monumentale montagne d'argent, ou d'autres amis perdus qui voulaient leur part du butin, ou son propre enfant déjà empoisonné par tout cet argent à sa disposition. Il n'est pas rare de tout perdre sous de monumentales montagnes d'argent. Il se trouve que sous la plupart de nos propres monticules d'argent il n'y a que de la poussière et des épluchures de légumes, et que nous n'avons besoin d'aucun papier pour justifier de nos pauvres monticules car les papiers nous prennent déjà presque aussitôt nos monticules d'argent dérisoires. Le plus difficile est toujours de constituer la colossale montagne d'argent première sous laquelle dissimuler tous les autres méfaits, c'est cette colossale montagne d'argent qui est la protection absolue car personne ne prend le temps de débusquer sous l'argent encore plus d'argent, tout le monde se contente de ce qu'il a sous les yeux, et une colossale montagne d'argent est très appréciable pour la vue, c'est très rassurant, il n'y a pas besoin de savoir ce qui se trouve dessous, c'est toujours signe de bonne santé et de bonne intégration dans notre pays. Une colossale montagne d'argent est la plus sûre preuve de notre patriotisme et de notre amour pour la patrie. C'est sous la colossale montagne d'argent que l'on peut cacher la tricherie et la haine car personne ne peut les voir et personne ne veut les voir. Que nous soyons gouvernés par des haineux aux colossales montagnes d'argent n'est aucunement étonnant car nous ne prenons jamais la peine de fouiller sous les colossales montagnes d'argent car nous avons déjà tellement de temps à consacrer à nos pauvres monticules pour en faire de colossales montagnes d'argent sous lesquelles dissimuler nos propres secrets. Car il devrait y avoir des professionnels chargés d'investiguer les colossales montagnes d'argent, mais ils se contentent souvent d'apprécier la vue. Comment les blâmer ? Sous les colossales montagnes d'argent il fait si noir et si frais. On pourrait très bien y trouver un coin à l'écart où s'allonger et se complaire toute sa vie.

« D'où vient ce délire ? Pourquoi la lecture ne se satisfait-elle jamais de ce qu'elle lit, ne cessant d'y substituer un autre texte qui à son tour en provoque un autre ? »


Comment un texte que nous avons écrit peut-il nous apparaître à la fois aussi sensible et aussi médiocre ?

Je suis en train de trier mes emails. On garde de ces choses parfois, on se demande pourquoi. On ne les relit jamais. On laisse tout en foutoir et puis on se dit que c'est mieux là qu'ailleurs. On ne visualise pas la pile immense de documents qui trône là à côté de nous. Je jette à la corbeille. Je lis, je me dis ah oui, c'est vrai, je me souviens, et ensuite à la corbeille. Je mets ci-après des bouts de trucs que je vais supprimer mais dont je souhaite juste garder une trace, comme ça. Les expéditeurs sont divers, ils se reconnaîtront.


Janvier 2016 : Je viens d'achevé la lecture d'une grande partie de "relevés" et je tenais à te dire que c'est excellent comme blog. A la fois pour la partie critique et pour la partie fiction, j'ai vraiment pris mon pied et c'est rare que ce genre de format me plaise. Mais la je ne sais pas le stratification fonctionne très bien.

Juillet 2016 : En refermant Saccage, j'aurais voulu dire à Quentin Leclerc combien son livre m'avait plu. Je l'ai lu et presque immédiatement relu, par passage, pour graver encore plus profondément ces puissantes hallucinations.

Mon coup de coeur reste "Saccage"!! J'ai trouvé ce petit livre énorme. J'ai ressenti des influences certes, mais il a sa propre voix (ou voie). Transmettez à l'auteur mon plaisir de lecteur et mes modestes encouragements. Peut être est-il important de se savoir lu et apprécié? Je n'en sais rien, il a sûrement d'autres raisons, pour écrire avec une telle force, que celle d'être célèbre un jour. Mais je lui souhaite d'être reconnu bien-sûr et j'espère qu'il continuera d'écrire encore et encore.

Novembre 2016 : Je raccroche à l'instant d'avec Jean : il vous embrasse ! Il avait une très bonne voix, et il était de bonne humeur.

Novembre 2016 : J'espère que tout va bien pour toi. Je préfère ne trop rien promettre mais j'essaierai de venir vous voir cette semaine chez Charybde.


Novembre 2016 : Un tit mail pour te dire que je t'aime !

Décembre 2016 : bisous de manou qui s'amuse sur son ordi bonne soiréé et bonne nuit


Ma grand-mère m'a laissé un message vocal sur mon téléphone ce midi. Elle souhaitait savoir si je serais à la journée d'anniversaire pour mon père, ma tante, ma petite cousine, et elle-même. J'avais répondu à ma tante que peut-être, et puis finalement j'ai eu trop de travail cette semaine, je ne sais pas, je me suis mal organisé, hier je pensais à autre chose qu'à prendre mes billets de train, je ne comptais pas faire l'aller-retour en voiture dans la journée, et puis finalement voilà, je n'ai rien fait, je suis resté chez moi, je n'étais pas là. Mon absence injustifiée était ma réponse définitive.

Parfois, dernièrement, j'ai la sensation que la littérature ne sera pas toute ma vie. Qu'il viendra un jour prochain où je continuerai à lire des livres, mais que je ne tenterai plus d'en écrire. C'est des choses que je me dis. Simplement car j'aurai concentré mon esprit sur d'autres choses, et que je n'aurai plus la motivation pour ça, simplement plus l'envie. On nous dit toujours : il y aura toujours l'envie, tu écriras toujours. Peut-être en effet. Quentin Leclerc a écrit deux livres, et il n'en écrira plus, ce n'est pas une pensée tellement absurde, présentée de cette manière. Il accomplira peut-être d'autres choses, mais pas des livres. Parfois je me dis : je deviendrai caissier et tout le monde m'oubliera. Je dis ça, je n'en sais rien, c'est peut-être seulement une méthode pour garder la foi de l'écrit. La plupart du temps on ne sait rien et on s'attend à tout.

Voilà, je me dis ça. Mes Relevés sont aussi une occasion de me dire ça.

Je suis entré dans la cuisine car je croyais t'y avoir entendue ; mais une fois à l'intérieur, je n'ai vu personne. Quand je suis ressorti de la cuisine je n'ai plus rien entendu et j'ai éteint la lumière. J'ai remarqué après être sorti qu'une autre lumière venait de l'extérieur et éclairait la cuisine. J'ai regardé un temps la pénombre de la cuisine légèrement éclairée par la lumière extérieure, et je n'ai rien vu. J'ai appelé dans la cuisine au cas où mais personne ne m'a répondu, alors je me suis dit que tu n'étais pas là. Je suis retourné dans ma chambre et j'ai laissé la porte entrouverte au cas où j'aperçevrais quelque chose dans la cuisine. Entre ma chambre et la cuisine il y avait toute l'obscurité du salon. Après un temps, j'ai compris que tu ne serais plus dans la cuisine et j'ai fermé la porte de ma chambre. J'ai pleuré et je me suis endormi.

« La littérature apprend qu'elle ne peut pas se dépasser vers sa propre fin : elle s'esquive, elle ne se trahit pas. Elle sait qu'elle est ce mouvement par lequel sans cesse ce qui disparaît apparaît. » – Maurice Blanchot, De Kafka à Kafka.


Ce qui est difficile, quand on commence à se pencher sur les alternatives libres, c'est finalement de faire le tri dans la multitude d'options disponibles. Par exemple, pour remplacer GMail, ce ne sont pas les offres qui manquent. Mais laquelle est la plus pertinente sur le long terme ? J'utilise mon adresse actuelle depuis dix ans (c'est-à-dire mes quinze ans...), et espère pouvoir utiliser la prochaine au moins autant ; si même je n'avais plus jamais à la changer, ça serait l'idéal. Donc : choisir une solution sur le très long terme. Voici les trois solutions principales. Il y a d'abord la possibilité d'héberger le tout chez soi, en montant son propre serveur, ou en achetant une brique internet. Il y a ensuite la possibilité de s'inscrire sur un service d'emails en ligne dit libre et respectueux de la vie privée (mieux : qui crypte les messages). Il y a enfin la possibilité d'adhérer à une association locale qui promeut le libre et qui hébergera ces services pour vous (comme infini.fr, à Brest).

Une fois ce premier éclaircissement fait, il faut savoir cibler son choix par rapport à ses propres usages. Pour ma part, une utilisation certes quotidienne des emails, mais pas soutenue ; je ne travaille pas dans une entreprise, et je gère toujours mes emails au fur et à mesure de leur réception. Un webmail sommaire serait pratique pour consulter mes emails quand je n'ai aucun matériel avec moi, et c'est de toute façon, je crois, un service compris dans la plupart des offres sérieuses. Cependant, j'ai pris l'habitude de conserver et d'archiver énormément d'emails (mon webmail indique environ 4Go de données), et ça sera sans doute une habitude à perdre à moyen terme, au profit de suppressions plus régulières. M'inscire à un webmail en ligne est l'option qui me semble d'emblée la moins convaincante : pas forcément d'interlocuteur disponible, un certain flou concernant les serveurs de stockage, et peut-être même des failles dans la sécurité.

Donc, il me reste deux choix, motivés ensuite par leur coût, et leur technicité. La brique internet coûte environ 70€, plus environ 7€ de VPN par mois. En plus de mon abonnement internet (18 €), cela me fait donc un total de 25€ par mois pour un service de cryptage + un hébergement à domicile. Mais l'investissement en temps, en matériel, et en technique est plus conséquent. Adhérer à l'association Infini coûte 30€ par an, soit environ 2,5 € par mois (à peu près ce que je paye comme frais pour ma carte de crédit). En plus de mon abonnement internet, cela porte donc la facture à 20,5 € par mois pour un hébergement à distance, sans protection particulière sur ma box internet. Il y a donc des avantages et des inconvénients (financiers, techniques, etc.) qui modulent ma décision. En sachant que je suis actuellement peu souvent chez moi (c'est-à-dire une semaine à Rennes, une autre à Paris en alternance, et l'été entier à Matignon), et que je n'ai pas de grandes connaissances techniques en serveurs, quelle est la pertinence d'avoir une brique à domicile si je ne suis pas là pour la réparer si jamais elle a un problème (on ne sait jamais).

Je pense donc me diriger vers le service proposé par l'association Infini. Je leur ai déjà envoyé un email pour répondre à certaines de mes questions, et je franchirai sans doute le cap ensuite.

(Sinon, Benoit et Aurélien viennent de m'envoyer leurs corrections pour La Ville fond. Au travail.)


Je tente actuellement de supprimer les logiciels propriétaires que j'utilise au profit d'alternatives libres. À terme, quand mon Macbook Air ne fonctionnera plus (d'ici 4 ou 5 ans au mieux), j'aimerais également le changer pour une machine avec Linux (Ubuntu ?) comme système d'exploitation. Je remarque que, depuis plus de dix ans que j'utilise des ordinateurs (sous Windows comme sous Mac), je les ai toujours utilisés de manière inconséquente : sans me soucier de qui peut lire quoi ou de comment sont utilisées les données que j'y mets. Et ce sont des habitudes par rapport auxquelles je n'ai jamais pris de réel recul, alors qu'il comprend probablement 80% de mon temps.

Une autre réflexion qui m'est venue tient à mon utilisation du téléphone, et de la façon dont certains de mes usages sur l'ordinateur découlent de mes usages mobiles. Par exemple : consulter mes emails ou mes flux RSS partout. Mais il me vient à l'esprit que la plupart du temps, quand je dois utiliser mes emails en déplacement, c'est que je ne travaille pas dans de bonnes conditions, et donc que je pourrais le faire de chez moi, une fois correctement installé ; en somme : savoir segmenter la vie professionnelle de la vie personnelle. La consultation de mes flux RSS à l'extérieur est quant à elle une simple distraction quand j'ai la flemme de faire autre chose ou trop peu de temps pour ouvrir un livre. En restreignant mon usage du téléphone à des fonctions basiques (appels, messages, mobilité), je m'enlève quelques complications dans le choix des logiciels à adopter sur mon ordinateur.

J'avais déjà quelques habitudes "saines" (mon éditeur de texte html Atom, mon client FTP Cyberduck, mon client torrent Transmission, et le lecteur multimédia VLC), et j'ai pu en modifier d'autres facilement (Chrome par Firefox, Pages par LibreOffice, Feedly par l'extension Firefox Bamboo).

L'informatique public est un domaine jeune, et il me semble important (considéré que ce sont des machines qui ont sans doute un avenir très long) de mieux maîtriser la façon dont j'utilise cet outil, de développer ce savoir-faire (dans le hardware comme le software). Donc, la liste des logiciels encore à modifier, en fonction de mes usages :

Après quelques jours de recherche, je vais sans doute adhérer à l'association brestoise Infini. Cela me permettra d'avoir mon propre serveur ftp pour stocker les Relevés et pourquoi pas mes flux RSS ; mais également d'avoir enfin une autre adresse email, ce qui règlera la question Gmail pour de bon.

Ce qui m'a frappé aussitôt en faisant mes premiers changements est qu'il est très facile de modifier ses usages pour soi, mais que c'est beaucoup plus compliqué dès que cela implique une autre personne. Par exemple, pour compenser la perte de Messenger, j'ai demandé à Cécile de passer sur Jabber ; mais tout le monde n'est pas prêt à faire de même, et parfois cela restreint donc les usages, et modifie grandement les habitudes de communication. Pour Google Drive (et Docs) le même problème se pose : j'ai quantité de documents partagés dessus avec Michel, et il faudrait donc que nous changions tous les deux nos habitudes. Mais sera-t-il prêt à le faire ?


Par exemple, et c'est amusant quand on y pense, mais François Lenglet, le spécialiste du service économie de France Télévisions, n'a aucune formation en économie. Peut-être au mieux a-t-il obtenu la mention assez bien à son baccalauréat ES. Cela est d'autant plus amusant d'ailleurs que François Lenglet a été rédacteur en chef de Minitel magazine pendant un an, ce qui peut témoigner d'une expertise réelle en Minitel (plus tellement utile de nos jours). Certes, être le rédacteur en chef de Minitel magazine pendant un an n'est pas rien, mais ce n'est pas assez, je crois, pour avoir une quelconque expertise en économie. François Lenglet a écrit des articles dans des magazines et a lu des chiffres provenant de documents sérieux provenant d'organismes encore plus sérieux (comme l'OCDE, qui est un organisme économique sérieux), et ainsi il est devenu spécialiste économique. Lire des chiffres sérieux (comme ceux de l'OCDE) est apparemment suffisant pour présenter des expertises économiques à des heures de grande écoute sur le service public télévisuel et être considéré comme expert et même devenir une des personnalités du monde économique préférées des français. Personnellement, il m'est aussi arrivé de lire des chiffres dans des documents très sérieux (mais pas ceux de l'OCDE), et cela ne m'a apporté aucune expertise en économie, ni aucune notoriété auprès de mes concitoyens. Voilà pourquoi je trouve étrange que tous ces chiffres tirés de documents sérieux aient permis à François Lenglet d'obtenir une expertise en économie et de devenir même l'expert du service économie de France Télévisions. Je ferais beaucoup plus confiance à François Lenglet en ce qui concerne le Minitel que l'économie. François Lenglet gagnerait beaucoup à devenir le spécialiste du service Minitel pour France Télévisions. Sincèrement, c'est une opportunité incroyable qu'a manquée France Télévisions en ne faisant pas de François Lenglet le spécialiste de leur service Minitel, car François Lenglet était l'homme rêvé pour devenir le spécialiste du service Minitel, ce service sans aucun avenir, sans aucun temps d'antenne, ce service où François Lenglet aurait pu parler sans aucun public, sans personne pour écouter ses expertises à propos du Minitel qui, au fond, comme ses interminables et fumeuses expertises économiques, n'auraient intéressé personne.


J'adore jouer. Jouer est une plus grande passion pour moi qu'écrire. Je joue depuis plus longtemps que je n'écris. Je ne me souviens pas de la première fois que j'ai joué (ce qui prouve à quel point j'ai joué depuis ma plus tendre enfance), mais je me souviens parfaitement de la première fois que j'ai écrit (c'était sur la plage, sous un formidable clair de lune, et une adolescente de mon âge reposait sa tête sur mon épaule, et je trempais ma plume dans ses larmes qui coulaient pour je ne sais plus quelle raison). Jeudi dernier, Cécile m'a offert une formidable reproduction en Lego du sous-marin jaune imaginé par les Beatles. J'ai pris un plaisir incroyable à la construire durant la soirée du jeudi. J'ai pris un plaisir bien plus incroyable à la construire qu'à raconter ici que je l'ai construite (d'ailleurs, ce plaisir passé est modéré par le récit que j'en fais actuellement et qui me paraît tout à coup moins plaisant). À mes yeux, les Lego sont la meilleure illustration du divertissement pascalien, ou en tout cas de ce que je me souviens du divertissement pascalien depuis mes cours de français du lycée. Si Pascal avait écrit ses Pensées du temps des Lego je pense que les Lego auraient trouvé une grande place dans son chapitre consacré au divertissement. Je sais bien qu'on ne peut pas considérer les feuillets des Pensées comme des chapitres à proprement parler, même pas du tout comme des chapitres d'ailleurs, mais il me semble que ma pensée est plus claire exprimée de cette manière, en utilisant des chapitres. Je me demande ce que serait devenue l'entreprise Lego si elle avait davantage exploité le divertissement pascalien dans ses éléments de communication. Blaise Pascal et l'entreprise Lego auraient tous les deux grandement gagné à collaborer. En effet, la philosophie de l'un et le commerce de l'autre s'en seraient retrouvés renforcés. Souvent on n'ose pas lier des choses apparemment aussi anodines que les Lego à des concepts aussi profonds que ceux développés par Pascal ; et pourtant, je viens de prouver en toute simplicité que des passerelles sont possibles. Je vous invite à relire les Pensées de Pascal à la lumière de cette nouvelle clé de lecture. Ce n'est pas anodin. Comme les Lego ont inspiré Pascal ils m'inspirent aujourd'hui. Les Lego sont une des sources principales de la création littéraire. Les Lego ont quelque chose de l'origine de la vie et véhiculent toutes les questions métaphysiques essentielles. Les Lego sont comme qui dirait notre père à tous, comme Dieu lui-même, comme l'origine de toute chose et de toute vie sur la Terre notre mère.

Il y a toujours des coquilles qui traînent dans mes Relevés. Je m'en rends compte a posteriori quand parfois je relis certains paragraphes. C'est d'ailleurs pour cela que je ne relis pas ce que j'écris, pour ne pas voir toutes les coquilles que je laisse traîner derrière moi à cause de mon manque de rigueur. Il y a deux risques à manquer de rigueur en écrivant : écrire n'importe quoi, et faire des coquilles. Par exemple, je connais des personnes qui écrivent n'importe quoi mais sans faire aucune coquille, et c'est appréciable, mais ce n'est finalement pas beaucoup mieux que d'écrire quelque chose de sensé avec d'innombrables coquilles. Il faut toujours trouver un juste milieu entre le n'importe quoi et les coquilles. Le travail d'écrire est justement de trouver ce juste milieu. Souvent on entend les écrivains dire tout et n'importe quoi sur l'acte d'écrire, quand l'acte d'écrire est uniquement ce juste milieu entre les coquilles et le n'importe quoi. Duras par exemple a écrit des choses formidables sur l'acte d'écrire mais sans jamais tenir compte ni des coquilles ni du n'importe quoi. C'est en cela que l'oeuvre de Duras est incomplète (quoiqu'en disent les exégètes). Dans mes livres aussi il y a de nombreuses coquilles, mais des professionnels sont justement embauchés pour les débusquer et les supprimer (mes éditeurs, puis la correctrice). Dans Saccage il y a peu de coquilles car ils ont fait un travail remarquable pour qu'il n'y ait plus aucune coquille (bien sûr, il en reste toujours, car sinon il ne s'agirait plus de coquilles). Personne ne corrige mes Relevés. Mes Relevés sont comme qui dirait une entreprise indépendante et elle a ses limites. Parfois je me dis qu'il faudrait que je corrige chaque coquille de mes Relevés, et puis finalement j'abandonne car je me dis que tout le monde s'en fout, que de toute façon personne ne s'en rend compte, car tout simplement personne ne les lit (c'est faux, et de nombreux emails bientôt me le détromperont).

(Ce soir, j'ai remercié par email une artisane de Brest à qui j'ai acheté des sacs en voile de coton pour faire mes courses. Simplement pour lui dire : bravo pour vos sacs, ils sont superbement réalisés. Je me demandais : quelle personne a conçu les sacs dont je me servais pour emballer mes courses au supermarché ? Probablement une machine. Peut-on remercier les machines ?)


J'écris moins. Aux yeux de certaines personnes, je dois encore écrire beaucoup, voire trop, mais, au fond, je le sais : j'écris moins. J'écris moins d'abord parce que je ne sais plus tellement quoi dire, et aussi parce que je me force moins à trouver quoi dire. J'ai des pistes mais je ne les écris pas car je ne les force pas et car au fond je prends tout mon temps pour les dire, un temps bientôt si long que je finirai par ne rien dire. Je lis beaucoup de choses nouvelles qui pourraient me permettre de trouver des choses nouvelles à dire. J'achète des savons saponifiés à froid et des portes-savon en bambou et en grès et des sacs en tissu mais ils ne me font rien écrire en particulier, ils me servent juste à vivre, ce qui est en fait, je m'en rends compte à mesure que les années passent, essentiel. C'est une pensée terriblement banale et pourtant essentielle que d'acheter des savons saponifiés à froid et des sacs en tissu pour se rapprocher de quelque chose qui est vivre. Ce que je confesse est terrible car finalement j'écris moins pour acheter des savons saponifiés à froid, c'est terrible, mais essentiel dans un certain sens. C'est terrible de moins écrire pour se concentrer sur quelques savons conçus artisanalement. Est-ce qu'il y a une quelconque hiérarchie établie entre l'écriture et les savons ? Confesser moins écrire pour acheter des savons est un acte de bravoure, d'une certaine manière, c'est un acte qui s'impose, car qui oserait dire : les savons avant l'écriture, eh bien pas grand monde, cela je pourrais l'assurer. Pas grand monde n'oserait affirmer son amour des savons à ce point, au détriment de l'écriture, qui est pourtant considérée comme un des arts les plus nobles de la civilisation occidentale. Le savon n'est considéré comme pas grand chose, voire rien, le savon n'intéresse personne, sinon les personnes qui se lavent, c'est-à-dire tout le monde. Je pourrais écrire davantage sur le savon, ou même confectionner des savons. Il y a quelque chose à regarder du côté des savons, j'en suis persuadé. Mon instinct m'indique que quelque part autour du savon se trouve mon avenir. L'écriture, c'est du passé. Je vais m'investir au maximum dans le savon. Le savon sera mon salut. Il n'y aura plus que lui, le savon.


Par exemple, dans le métro, des annonces sonores nous avertissent que pour notre sécurité des agents peuvent fouiller nos sacs à tout moment. Fouiller les sacs des gens est une importante mesure de sécurité pour prévenir du terrorisme notamment. On peut cacher tant de choses dans un sac, comme par exemple des explosifs, ou des armes, ou des barres chocolatées. Les barres chocolatées ne sont pas considérées comme des armes par les agents de sécurité, et pourtant il est possible de faire des choses monstrueuses avec des barres chocolatées. Les agents de sécurité n'arrêtent personne pour port illégal de barres chocolatées. Toutes ces personnes qui circulent en liberté alors qu'elles transportent quantité de barres chocolatées dans leurs sacs, cela ne me rassure pas. Les agents de sécurité ne font décidément pas leur travail. Sous prétexte qu'ils peuvent fouiller les sacs de tous les voyageurs, ils en oublient de confisquer les barres chocolatées. Les agents de sécurité fouillent et fouillent quantité de sacs et laissent passer toutes ces barres chocolatées. Ils ne font rien pour notre sécurité. Toutes les annonces du métro sont mensongères. Désormais, je refuse que les agents de sécurité fouillent mon sac car ils ne les fouillent pas vraiment, ils jouent aux aveugles, ils jouent à ne pas voir, à ne surtout pas voir les barres chocolatées qui sont le problème principal, le coeur du problème, le danger qui nous menace tous, et qui est passé sous silence par les politiques et les médias. Je prends peur souvent d'imaginer tous ces passagers qui voyagent avec des barres chocolatées plein leurs poches et leurs sacs, c'est angoissant, terriblement angoissant, cela demande une vigilance de chaque instant pour ne pas céder à la panique, pour faire le travail que les agents de sécurité ne font pas. On ne peut plus compter sur les agents de sécurité pour nous protéger des barres chocolatés, si bien que j'en ai toujours une sur moi, au cas où, pour me défendre.

« Sans doute, ce n'est pas moi qui déterminerai de quelle manière les plaintes des Nègres se feront entendre, je dois cependant dire que leurs gémissements ont du frapper vos oreilles, comme les flots de la mer irritée battent les rochers des côtes de l'Afrique. S'ils n'ont pas été écoutés, ils ne sont pas absolument étouffés ; ils acquerront de nouvelles forces. Peut-être alors vous épouvanteront-ils. Rien ne pourra les arrêter ; les mers, les montagnes, les rochers, les déserts, les forêts ne les empêcheront pas de venir jusqu'à vous ; la bonhommie des Noirs deviendra une fureur indomptable qui renversera tout ; les coeurs les plus intrépides frémiront ; et une aveugle confiance en votre bravoure sera le dernier piège que vous tendra votre entêtement. » – Ottobah Cugoano, Réflexions sur la traite et l'esclavage des nègres.


Saccage était en lice pour le Prix Littéraire des Grandes Écoles. J'imaginais déjà recevoir un stylo Mont-Blanc et les honneurs de François-Henri Désérable (parrain du prix), honneurs suivis d'une accolade chaleureuse et fraternelle du même François-Henri, dans une salle comble, émue. Mon avenir s'en trouverait changé. Peut-être le début d'une gloire (au moins d'une reconnaissance) que, au fond, je pensais mériter. Un site internet, Zone Critique, est chargé de chroniquer les livres en lice pour rendre-compte des réunions de lecture dudit prix. L'article à propos de mon livre a été publié aujourd'hui, et je suis dans le regret de vous annoncer être, objectivement, fort mal parti pour gagner le prix (disons que si je participais à une compétition cycliste, je me trouverais actuellement à la dernière place et les deux pneus crevés ; mais rien n'est impossible !). L'article s'intitule Saccage de la littérature, ce qui, de toute évidence, ne laissait rien présager de bon. Il a été rédigé par Pierre Chardot, apparemment normalien, et féru, selon sa biographie, de la prose française des XIXème et XXème siècles mêlant littérature, politique et journalisme. Il le reconnaît cependant volontiers : Peut-être un poil passéiste, j’endosse sans complexe le costume étriqué du chroniqueur d’arrière-garde. Pour faire bref : Pierre n'a pas tellement aimé mon livre, si ce n'est qu'il a pu s'adonner à divers exercices d'écriture suite à sa lecture, ce qui n'est pas tout à fait rien. Songeant à en finir définitivement avec la littérature et ma vie suite à cette terrible chronique, j'ai tout de même, dans un geste de désespoir, tapé le nom de mon bourreau sur Google. Je tombe alors sur un article de Ouest-France titrant Figure de l'athlétisme, Pierre Chardot est décédé. Comment ?! On lui enlevait l'opportunité de compulser avec un plaisir coupable les pages de mon second roman à paraître en septembre prochain ?! Comment ?! Il était une figure de l'athlétisme ?! C'en était trop de malheur dans une seule journée... Fort heureusement, en précisant ma lecture de cette brève sportive, je me suis rendu compte qu'il s'agissait (ouf !) d'un homonyme. Pierre était vivant. Pierre n'avait aucunement pratiqué l'athlétisme. Pierre allait à nouveau bénéficier du loisir de remettre quelques balles dans son fusil pour partir à l'attaque. Un plaisir que je m'en serais voulu de lui enlever.

Dans le parc du Luxembourg, en ouvrant la poche avant de mon sac à dos, j'ai constaté qu'on m'avait volé mon stylo. Plutôt, j'en ai déduit qu'on m'avait volé mon stylo car il ne se trouvait plus dans la poche avant de mon sac à dos, ou en tout cas, plus honnêtement, je ne le voyais plus. Quand on ne voit plus son stylo dans la poche avant de son sac à dos, c'est souvent qu'on l'a perdu, ou qu'on se l'est fait voler, ou qu'on l'a prêté (plus rarement). Je ne me souvenais pas avoir perdu mon stylo, car je ne m'étais pas rendu compte de sa perte plus tôt, et pourtant cette poche je l'ouvre souvent, et pourtant j'en inspecte souvent le contenu. C'est donc une piste que j'ai vite (aussitôt) abandonnée. Je me demandais également pourquoi on m'aurait volé ce stylo. Ce n'était pas un stylo tellement précieux, c'était un cadeau qu'on avait offert à Cécile et que elle-même m'avait offert, et dont je me servais principalement pour écrire des recettes de cuisine dans un cahier prévu à cet effet. Parfois je m'en servais également pour noter des informations dans un carnet, mais rarement, car je me sers très peu de mon carnet, voire pas du tout, si bien que je me demande souvent pourquoi j'ai avec moi un carnet qui ne me sert à rien, au fond. Ensuite, je me suis dit que peut-être pour moi ce stylo n'était rien, mais que quelqu'un aurait pu le croire précieux (ce qu'il n'était pas, même pas symboliquement). En sortant du parc du Luxembourg, je me suis dit que ça n'était pas très grave, que c'était l'occasion pour moi d'acheter un crayon à papier, crayon que je voulais acheter depuis un certain temps mais que, pour certaines raisons écologiques, je différais, attendant que l'encre de ce stylo arrive à terme. Une fois sur le quai du RER B, j'ai vérifié à nouveau dans la poche avant de mon sac à dos, et il s'est trouvé que mon stylo était en fait coincé dans un recoin de cette poche pourtant petite, et qu'il n'avait été ni perdu ni volé ni prêté, et qu'il ne s'était au fond rien passé, que tout ce qui précède devait être oublié.

Éric-Emmanuel Schmitt, invité (encore !) sur le plateau de La Grande Librairie pour présenter son énième merde dont le titre m'échappe, a pu déclarer en toute décontraction : « Que quelqu'un soit impressionné encore par le Nouveau Roman, par le diktat du Nouveau Roman, ça m'a touché. Moi je pensais que c'était... Je suis pas en train de mépriser les auteurs en question, mais, je veux dire, je trouve que comme école littéraire, ça s'arrête dans les années 70 quand même. » Il va sans dire que Simon, Sarraute, Robbe-Grillet, Pinget, Ollier, Butor, Beckett, Ricardou, et Duras, du lointain tréfond de leurs années 70 où ils sont restés pour toujours englués, saluent bien bas ce con définitif.

Ne pas oublier de nommer un personnage Chevalier.


Le constat était : Je ne peux plus écrire de poésie. Donc : que faire après la poésie ? Donc : Écrire après la poésie, sous quelle forme ? Donc : Tentatives multiples pour dépasser cette poésie que je ne peux plus écrire. Donc : La Ville fond est une de ces tentatives.

Tombant sur le profil Facebook d'un auteur français (rappelez-moi de ne plus jamais faire ce genre de choses ; auteur que je n'ai par ailleurs jamais lu), je lis ces quelques phrases, écrites de sa main : « N'oublions pas que partout, l'athéisme progresse. N'oublions pas que, sur le long terme, l'humanité se débarrassera des religions. J'ai dit : sur le long terme. » Le message, en tant que tel, pourrait presque être lu comme une profession de foi. Je ne sais pas en quoi la disparition des religions est forcément une bonne chose. Ou plutôt : en quoi l'athéisme résout les questions que posent les religions. Je ne sais pas pourquoi il faudrait se débarrasser absolument des religions pour y mettre à la place l'athéisme. L'athéisme contemporain ne me paraît pas résoudre grand-chose, et je suis pourtant moi-même athée. Mon athéisme quotidien n'apporte aucune réponse satisfaisante aux questions que posent les religions. J'apprécie le fait que d'autres personnes croient, car elles sont sur d'autres pistes pour résoudre les questions que posent les religions que moi, athée ; et je ne pense pas vouloir d'un monde uniquement fait d'athées. Il me semble que la haine des athées pour les religions touche de manière plus globale encore la haine de la spiritualité, ce qui est épouvantable. Que certaines personnes puissent au moins croire est une chose salutaire tant parfois elles n'ont pas grand chose d'autre pour affronter l'idée de vivre. Je n'envisage pas l'athéisme comme une fin en soi. L'athéisme ne rend pas forcément plus libre s'il délivre des religions pour plonger dans le consumérisme, par exemple. L'athéisme est encore une croyance car elle est la croyance qu'aucun dieu n'existe. L'athéisme n'est pas une étape vers la non-croyance ; elle est toujours un positionnement de croyance par rapport aux religions. L'athéisme pourrait être une religion. La religion de ceux qui ne croient pas (croient donc ne pas croire).

Il est possible que Récit d'un avocat, d'Antoine, lu en 2018, n'ait plus du tout le même sens.

« Voici qu'il te semble pénible et nul de te souvenir que, — sous quelques tours, à peine révolus dans l'attract circulaire de ce soleil déjà piqué, lui-même, des taches de la mort, — tu es appelé à quitter pour jamais cette bulle sinistre, aussi mystérieusement que tu y es apparu ! Et voici qu'elle te représente maintenant le plus clair de tes destinées. » – Auguste Villiers de l'Isle-Adam, L'Ève future.


Dans une revue littéraire en ligne qui a pourtant bonne réputation, je lis cette phrase, à propos du dernier roman de Christian Oster, La vie automatique : « Il alterne les phrases courtes et les phrases plus longues, soulignant les mouvements et les changements qui animent le narrateur. » Hm. Alterner les phrases courtes et les phrases plus longues, voilà une astuce à laquelle je n'avais jamais pensé.

Par exemple, quand on y pense, le plastique, on ne s'en servait presque pas avant la Seconde Guerre Mondiale, voire pas du tout, et ce n'est qu'après qu'on s'est mis à concevoir tout un tas d'objets en plastique, de plus en plus d'objets différents toujours en plastique, bientôt même jusqu'à délaisser nombre d'autres matériaux bien plus solides et sains pour le plastique qui est un matériau pratique mais cher en ressources et polluant et pas du tout dégradable et mauvais pour la santé. Disons que le plastique a tout au plus soixante ou soixante-dix ans d'existence et pourtant il a fait en si peu de temps des dommages incroyables sur l'environnement. Disons qu'il a suffit de seulement soixante ans pour détruire absolument l'éco-système entre autres à cause du plastique. Toutes les brosses à dents en plastique utilisées jusqu'à ce jour existent encore quelque part car elles n'ont pas eu le temps de se dégrader naturellement, car le plastique est un matériau infernal car il met des centaines d'année à disparaître et qu'on peut à peine le recycler. Le plastique transmet toutes ses bactéries à la nourriture et pollue la nourriture quand on la stocke dans tel récipient en plastique, et encore davantage si on fait chauffer cette nourriture dans ce même récipient en plastique, même l'eau, le plastique pollue absolument tout, le plastique est véritablement un matériau dégueulasse quand on y pense, quand on s'éloigne un peu du plastique on se demande quand même pourquoi il y a tant de plastique partout. Tout est en plastique. On est à ce point obsédés par le plastique qu'on a oublié que des matériaux comme le bois le verre ou l'inox existaient, on a tout oublié pour le plastique et de fait on a tout construit en plastique pour s'auto-détruire. Si on n'avait pas inventé le plastique je ne sais pas s'il nous aurait beaucoup manqué mais en tout cas il n'y aurait pas tant de brosses à dents inutiles et usagées n'importe où dans le monde qui attendent de se dégrader et ne se dégraderont jamais. Tourner le dos au plastique est un combat de chaque instant et on se rend pas compte à quel point tout le monde désormais veut que vous achetiez du plastique et utilisiez du plastique et on est obligés de se battre pour dire non au plastique, ce qui peut sembler idiot ou ridicule mais est véridique, le plastique est un combattant redoutable, il est comme le pire des combattants, il est partout, il est aimé de tous, il détruit chaque parcelle de terre et accumule les brosses à dents au sommet de décharges infinies, décharges qui seront bientôt dans peut-être soixante ans à peine nos lits. Il faut s'y faire.

L'Ève future est un de ses livres tellement obsédé à détailler comment son principe marche qu'il en oublie de le faire marcher (Verne le fait aussi).

Parfois, quand je me sèche dans ma baignoire, j'imagine que mon pied glisse sur le rebord alors que j'en sors, que mon corps bascule vers l'avant et que je heurte ma tête contre le lavabo ou le mur ou le sol (ou les trois) ; en somme, je me projette mort, et je ne sais pas tellement bien pourquoi.


Par exemple, obtenir le prix Goncourt pour son premier ou deuxième roman est une plaie. Alexis Jenni, lauréat en 2011 pour son premier roman L'Art français de la guerre (roman moyen au demeurant, méritant donc de facto ce prix distinguant chaque année un roman moyen au demeurant), en est la preuve. Le prix Goncourt lui a sans doute permis de s'offrir une maison ou de finir de rembourser le prêt de celle dans laquelle il vivait déjà. Depuis, il a déjà publié six livres (romans et essais) dont évidemment tout le monde se fout puisqu'il a déjà obtenu le prix Goncourt, qu'il ne peut plus l'obtenir une nouvelle fois, qu'il ne sera jamais plus dans la course, et que donc, de fait, son oeuvre n'a plus vraiment d'importance, plus vraiment d'objectif, d'intérêt. Les journalistes ont bien d'autres chats à fouetter que tous ces livres qui ne servent pas à la grande conversation médiatique du contemporain. Une fois le Goncourt obtenu, on peut aisément changer de carrière, ou trouver quelques astuces, comme Romain Gary, qui a compris qu'une fois le prix Goncourt obtenu le mieux à faire était de l'obtenir à nouveau ; ou comme Julien Gracq qui, en le refusant en 1951, demeurait toujours aux yeux des journalistes comme le potentiel lauréat pour une oeuvre future, toujours potentiellement en course, intact. Et si encore le cas d'Alexis Jenni restait isolé, mais ce n'est malheureusement pas le cas. Jonathan Littell avait 39 ans lorsqu'il a obtenu le prix Goncourt en 2006 pour son deuxième roman Les Bienveillantes (pour connaître mon avis sur la qualité du roman, voir la première parenthèse plus haut). Il a depuis écrit huit fictions et essais dont tout le monde se fout également pour les mêmes motifs que ceux ayant touché l'oeuvre en cours d'Alexis Jenni. Leïla Slimani, lauréate en novembre dernier et à 35 ans du prix Goncourt pour son deuxième roman Chanson douce suit avec une courte avance le chemin de ses prédécesseurs. Il ne fait aucun doute que son oeuvre empruntera leur droite lignée, à savoir l'indifférence et le désintérêt pour ne finalement plus devenir qu'un nom parmi d'autres dans la conséquente liste de lauréats disponible sur la page Wikipédia du prestigieux prix. Obtenir le prix Goncourt assure l'argent pour s'offrir la maison dans laquelle se cloître, attendre et mourir ; on se demande pourquoi ne pas s'offrir directement le caveau. Le prix Goncourt permet d'abandonner sitôt obtenu l'ambition de toute une vie. Le point commun des trois lauréats cités ici est d'être publiés aux éditions Gallimard, dans la collection Blanche, ce qui n'est malheureusement pas un très bon signe pour la postérité des auteurs de cette maison.

Quand j'ai mal au dos, pour me soigner, j'attends, jusqu'à ce que finalement la douleur passe (je ne sais pas comment ; passe-t-elle vraiment ?)

Je lis d'un roman qu'il est une seringue d'amour. Étonnant.

(Bram lisait son journal quand il s'aperçut qu'il était en retard. Bram s'aperçut de son retard après avoir consulté sa montre et non en lisant son journal. Bram avait été à ce point distrait par la lecture de son journal qu'il en avait oublié de consulter sa montre et de vérifier l'heure si bien qu'il s'était mis bêtement en retard, bêtement et absolument en retard. Bram replia à la hâte son journal, débarrassa sa vaisselle dans l'évier et s'empressa d'enfiler sa veste. Puis il mit un temps infini à retrouver ses clés, qu'il retrouva finalement, par chance se dit-il, dans une des poches inutilisées de sa veste. Il se précipita à l'extérieur et referma la porte d'entrée derrière lui avant de se diriger d'un pas rapide vers son arrêt de bus.)


Par exemple, sur un plateau de télévision, un syndicaliste policier a pu déclarer (et c'est là tout le privilège des syndicalistes policiers) que, pour interpeller un Noir, Bamboula était à peu près convenable, ce à quoi la journaliste lui répondit que non, ce n'était pas convenable, et le syndicaliste policier de s'insurger alors que, quand on les traite eux d'enculés de flic ça n'était pas tellement convenable non plus. Car en effet, à l'insulte répond l'insulte, et le policier formé le sait bien car il ne peut s'empêcher de répondre à l'insulte par l'insulte, car il est après tout un professionnel, et quel professionnel n'insulte pas dans le cadre de son travail, car quel professionnel peut contenir son sang-froid en toute circonstance, et ne s'autorise pas parfois un petit Bamboula (qui est, rappelons-le, tout de même convenable), quand lui-même se fait traiter d'enculé de flic par des citoyens (à juste titre) en colère. Car sans doute durant la formation pour devenir policier n'apprend-on pas qu'il n'est pas bon d'attiser la haine en propageant plus de haine encore, car sans doute est-ce là peut-être du trop bon sens, ou peut-être pas une réalité de terrain, ou peut-être pas une réponse adaptée aux menaces constantes dont les policiers sont les cibles, et qu'il faut forcément insulter car insulter apaise les tensions et permet d'y voir plus clair et de démontrer qu'on est un professionnel non grâce à son cerveau et grâce à la parole mais plutôt grâce à son gilet pare-balles et son fusil de précision. Car à quoi bon les gilets pare-balles et les fusils de précision si on a la parole et le cerveau, à quoi bon tout ce qui fait le sel du métier de policier, son attrait, sa passion, c'est-à-dire les armes et la domination. Car à quoi bon dévenir policier si on ne peut s'autoriser un petit Bamboula de temps en temps, comme on s'accorde dix minutes de sieste discrètes au bureau. À ce rythme-là, autant devenir plombier (rires), autant devenir éboueur (rires redoublés), si on ne peut même plus exercer son métier de policier comme on l'entend. Jusqu'à quel point l'insulte par des professionnels de la sécurité peut-elle être tolérée, voilà à vrai dire la véritable question, jusqu'à quel point peut-on ne pas se contenir et perdre tout sang-froid sans être jugé et puni, voilà à vrai dire l'autre véritable question, à quel point en ces temps d'injustice et de racisme et de honte peut-on ou doit-on faire justice soi-même, voilà à vrai dire le coeur du problème.

Si on ne nous donne pas le temps de correctement parler, à quoi bon parler.


Par exemple, on ne fait plus tellement attention que le jus d'orange qu'on achète au supermarché (celui produit par de célèbres marques alimentaires dont on peut voir à l'occasion les publicités à la télévision), n'est pas vraiment du jus d'orange, pas tout à fait du jus d'orange, à peine du jus d'orange si on veut être honnête, surtout de l'eau, beaucoup d'eau et très peu d'orange. On s'habitue pourtant à boire ce jus d'orange qui n'en est pas et à le qualifier de jus d'orange. C'est une erreur de langage que de nommer ce mélange d'eau et de conservateurs jus d'orange, car le jus d'orange, et on s'en rend bien compte quand on en presse une (d'orange) pour la boire, ça n'a rien à voir avec ce que ces marques célèbres nous vendent, ça n'en a ni le goût ni la consistance ni les bienfaits, c'est comme qui dirait une autre boisson, comme qui dirait complètement autre chose. Alors qu'est-ce au juste que ce jus d'orange disponible en supermarché, qu'est-ce au fond que ce mélange étrange et chimique, sinon un non-jus produit à partir de non-oranges, sinon finalement un incroyable mensonge uniquement destiné à nous faire croire à la chose que l'on achète, adhérer à ce produit qui n'est pourtant rien de ce qu'il indique sur son emballage, sinon rien qu'un ensemble étrange que nous consommons par aveuglement et par paresse et par pauvreté. Ne sommes-nous pas chaque jour nourris de produits étranges que notre pauvreté et notre paresse nous contraignent à consommer, ne sommes-nous pas chaque jour un peu plus trompés par la publicité et la volonté de profit des grandes marques alimentaires, ne sommes-nous pas chaque jour un peu plus conditionnés par les célèbres marques alimentaires pour oublier le goût et de la saveur du jus produit par quelques quartiers d'oranges pressées ?

Le capitaine apprit à la magicienne qu'auparavant toutes les îles de l'archipel ne formaient qu'une seule et même île, une seule île qui réunissait tous les climats et reliefs de l'archipel en un même territoire, une seule île désormais fendue en de multiples endroits, de multiples frontières, par la montée des eaux, par la submersion progressive des glaciers, et dont les morceaux depuis s'éloignent à chaque instant davantage, si bien que le capitaine n'est plus sûr, confia-t-il à la magicienne, de pouvoir toujours naviguer entre les îles sur le cargo Marécage, de pouvoir toujours transporter les habitants et les marchandises, car peut-être un jour y aura-t-il trop de distance entre chaque île, peut-etre seront-elles chacune isolée absolument, et peut-être sera-t-il obligé alors d'abandonner le cargo au milieu de la mer et de prendre sa retraite ; peut-être faudra-t-il pour les insulaires inventer un autre moyen de transport et oublier le cargo Marécage.

Le capitaine demanda à la magicienne si à tout hasard elle ne connaissait pas un sort capable de, comment pourrait-il le dire exactement, recoller les îles de l'archipel entre elles, les faire se rejoindre, enfin, il ne savait pas s'il était bien clair, refaire de toutes ces îles éparses l'unique et grande île qui avait été comme leur mère à toutes. La magicienne lui répondit simplement qu'elle ne pouvait rien transformer de ce qui avait résulté de l'ordre naturel des choses, quand bien même cet ordre serait la destruction et l'isolement ; qu'elle était incapable, interdite même, de modifier l'empreinte prévue par les mouvements terrestres, comme elle était interdite d'inverser l'expansion des étoiles dans l'espace pour revenir aux origines de l'univers, vers cet éclat disparu de la formation des mondes.


Par exemple, l'immunité est un concept extrêmement pratique pour devenir en toute sécurité un hors-la-loi. Beaucoup de hors-la-loi ne le seraient pas s'ils ne pouvaient bénéficier de l'immunité. Hors-la-loi est en effet un choix de carrière hasardeux pour quiconque ne peut bénéficier d'une immunité de longue durée, à moins d'être lourdement armé et barricadé dans un manoir gigantesque gardé par de gigantesques gardes eux-mêmes lourdement armés. Souvent les hors-la-loi du quotidien n'ont ni la carrure ni l'état d'esprit pour être lourdement armés, ce qui requiert un état d'esprit violent allant de pair avec toutes ces armes lourdes. Beaucoup de hors-la-loi bénéficiant d'une immunité sont présidents de la République ou ambassadeurs ou députés, des postes pratiques et idéalement situés dans la ville pour commettre tout un tas de crimes ignorés. Souvent les citoyens ignorent que tel hors-la-loi est leur président de la République, et ils ne s'en rendent compte que bien après, et ils se disent  : ah, tout de même, qui aurait pu imaginer que ce hors-la-loi deviendrait notre président, et ils s'indignent qu'un tel hors-la-loi ait pu être président (par leur faute, ce dont ils s'indignent moins). L'immunité des hors-la-loi présidents est un phénomène mondial, ce qui prouve tout l'intérêt qu'ont les hors-la-loi à devenir président de la République, profession pourtant très difficule d'accès. Souvent les hors-la-loi préfèrent devenir dictateur, ce qui prend beaucoup moins de temps. Il n'y a malheureusement pas assez de postes de président de la République ou de dictateur pour tous les hors-la-loi dans le monde, il y a même, on pourrait dire, une vraie pénurie de métiers immunisés, ce qui empêche nombre de hors-la-loi d'exercer leur profession comme ils le souhaiteraient, ce qui empêche la création d'emplois de hors-la-loi, et entraîne donc le chômage, un chômage immense compte-tenu de la quantité d'apprentis hors-la-loi dans le monde. Être président de la République pour un hors-la-loi est vraiment une situation idéale car même une fois passé le mandat de président, le hors-la-loi, grâce à des indemnités multiples, gagne toujours de l'argent (ce qu'un hors-la-loi adore) ; mais il n'est plus aussi bien immunisé, et risque d'être condamné par la justice à des peines qu'il ne purgera pas (quel soulagement !). Cependant, même une fois son immunité perdue, le hors-la-loi ancien président de la République bénéficie d'une autre aide : l'impunité. Mais attention à ne pas confondre l'immunité et l'impunité, qui elle profite à bien plus de catégories sociales comme, entre autres, les policiers, les juges, les députés, et est donc beaucoup plus égalitaire, beaucoup plus juste.

Pour Cargo Marécage, j'avais envisagé un temps que la magicienne vive seule sur une île, et que toute l'action se déroule sur le continent à proximité. Finalement, je pense opter pour l'archipel, qui permet à la fois de mieux mettre en mouvement le cargo, et de m'éviter de construire l'imaginaire d'un territoire entier. Cet archipel aurait la forme d'un archipel polaire sans son climat extrême.


Par exemple, quand vous vous faites tabasser par un policier, il y a de grandes chances en fait pour que vous ne vous fassiez pas tabasser par un policier, que le policier n'y soit pour rien, que ni lui ni ses collègues n'aient rien vu ni rien entendu. Il y a même de grandes chances que vous ayez halluciné, comme les policiers pourront plus tard le déclarer au juge, et c'est en effet une possibilité car les policiers vous ont tabassé à un tel point que vous en avez perdu la notion du temps et de l'espace. Quand les policiers vous tabassent il y a de grandes chances pour que finalement ils ne vous tabassent pas, qu'ils vous tabassent tout en ne vous tabassant pas. Les policiers ont tout un arsenal pour tabasser sans en avoir l'air, comme par exemple des matraques téléscopiques qui font comme si elles ne frappaient pas, ou des fusils flashballs qui font comme s'ils ne laissaient aucun hématome ni aucune éraflure ni ne crevaient aucun oeil. C'est un arsenal extrêmement sophistiqué que seuls les policiers ont le droit de posséder, car si chaque citoyen pouvait tabasser sans tabasser tous seraient immédiatement condamnés par la justice pour violences et tentative d'homicide. Les policiers doivent être très prudents et aguerris pour ne jamais avoir l'air de tabasser, c'est une vigilance de chaque instant. Attention : quand bien même les policiers ne vous tabasseraient pas, ils vous tabassent ! Il arrive que les policiers tabassent sans tabasser en public, et alors les citoyens qui circulent autour d'eux filment ces tabassages qui n'en sont pas, mais sont aussitôt empêchés par les policiers qui ne veulent pas que leur technique ancestrale de tabassage sans tabasser soit divulgée ainsi au tout venant et entraine d'importantes brèches dans la sécurité du pays. Chaque pays du monde maîtrise une arcane de la violence apparente. Par exemple, les états-uniens sont extrêmement compétents pour tuer les Noirs sans en avoir l'air. Ce savoir comme toute marchandise s'exporte mondialement et notamment en France. J'en veux pour preuve le décès en juillet dernier du jeune Adama Traoré qui, après avoir été tabassé par des policiers sans qu'ils aient eu l'air de le tabasser, puis secouru à l'heure prévue par des secours en retard, puis menotté sans que les menottes ne l'entravent tout à fait, est finalement bien mort au bout du compte, tout à fait mort et tué par le tabassage méthodique des policiers qui n'en était pourtant pas un, ou du moins (et c'est là qu'on comprend toute la subtilité de cet art) pas tout à fait un.

« Si vous voulez donc être homme en effet, apprenez à redescendre. » – Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La Nouvelle Héloïse.


Le garçon la nuit imitait les gestes de la magicienne et, bien qu'il n'y eut en lui aucune magie, bien qu'il soit incapable de lancer le moindre sort, bien qu'il soit le plus anodin des garçons aux côtés de la plus importante des magiciennes, bien qu'il n'y eut aucun espoir qu'un jour il puisse produire une quelconque étincelle, il s'acharnait chaque nuit et s'entrainait chaque nuit dans l'espoir de produire lui aussi cette magie unique que la magicienne maîtrisait. Chaque soir, le garçon s'éloignait discrètement du campement et partait s'entraîner dans la nuit et personne ne le voyait. Parfois la nuit il s'entrainait et quelqu'un qui par hasard passait par là le voyait s'entraîner et s'amusait de ce garçon gesticulant dans la nuit. Alors l'inconnu passant par là saluait le garçon qui tout honteux s'en retournait en courant vers le campement et s'endormait dans son duvet. Plusieurs fois le garçon crut qu'il avait produit un sort, mais il s'agissait soit de la fatigue soit de l'obscurité qui l'avaient trompé. Un soir, alors qu'il s'entrainait, le garçon s'aperçut que des hommes discutaient non loin de là. Il s'approcha des voix des hommes et vit un groupe de cinq ou six hommes discuter ensemble, mais de manière à ce que personne ne les entende, en restreignant la portée de leur voix le plus qu'il leur était possible. Le garçon, imaginant que ces hommes en avaient après la magicienne, courut jusqu'au campement pour avertir cette dernière. Encore à moitié endormie, la magicienne répondit au garçon qu'ils viennent, qu'elle les attendait, puis elle tourna le dos au garçon qui, encore peu au fait de l'étendue des pouvoirs de la magicienne, s'assit en tailleur à ses côtés et attendit que le jour se lève.

Par exemple, dans le train, il arrive que les voyageurs se lèvent alors que le véhicule est dans un virage, ce qui les déséquilibre tout à fait, car souvent les voyageurs ne font pas attention à la force d'attraction des trains et oublient qu'ils sont dans un véhicule lancé à plusieurs centaines de kilomètres à l'heure sur des rails et agissent finalement comme s'ils n'étaient pas dans un train, c'est-à-dire inconsidérément. Souvent les voyageurs dans les couloirs des trains manquent de tomber sur les autres voyageurs confortablement (ou non) assis, et parfois ne manquent pas mais tombent absolument, de tout leur long et de tout leur poids sur les voyageurs assis qui eux n'ont rien demandé et ne comprennent pas pourquoi ces voyageurs debouts n'anticipent pas mieux leurs mouvements et leurs tombent ainsi dessus, mais finalement les voyageurs assis excusent les voyageurs debouts en redoublant de formules de politesse, ce n'est rien, ça arrive, formules de politesse que les voyageurs debouts renvoient aux voyageurs assis avec honte et détresse. Parfois il arrive que les voyageurs tombent alors qu'ils reviennent du wagon-bar et ont dans les mains un café ou un repas conservé dans un pochon en carton ou en plastique et renversent le café et/ou le repas sur les voyageurs assis qui cette fois sont à la limite de l'infractus car souvent ces cafés et/ou repas tombent non seulement sur eux mais également sur leur matériel informatique qui leur a coûté une fortune et qui se retrouve ruiné et détruit instantanément (effaçant du même coût leurs tableurs comptables ou leurs diaporamas de présentation ou leurs oeuvres littéraires en devenir, voire les trois en même temps si jamais le voyageur ou la voyageuse assis(e) est un ou une jeune comptable aux aspirations artistiques, comme on peut en rencontrer dans les romans de Michel Houellebecq ou dans les films de Cédric Klapisch). Souvent l'astuce consiste à avancer dans les couloirs des trains en se reposant (cognant) sur les dossiers des voyageurs assis, qui eux peuvent encaisser le poids du voyageur debout sans protester, car ils sont conçus entre autres pour cela. Il y a chez les voyageurs debouts qui tombent une réelle faculté pour éviter les dossiers des sièges qui est proprement fascinante, proprement inouïe, proprement déprimante, scandaleuse. S'ils ne sont pas assurés, ils peuvent ramper, au moins.

Par exemple, quand on n'a pas grand-chose à dire, on peut se taire.

Suite au transport de la machine à laver (cf plus bas), le blocage de mon dos, qui ne concernait jusqu'alors que la région des lombaires, s'est aggravé et étendu jusqu'au milieu de mon dos qui me fait désormais affreusement mal la journée et même la nuit quand je suis allongé (songer à prendre rendez-vous chez l'osthéopathe).


J'ai fini Fort comme la mort. Le personnage principal, un vieil artiste, tombe amoureux de la mère puis, dix ans plus tard, de la fille, car il croit voir dans la fille la mère, mais la mère est persuadée qu'il ne voie dans la fille que la fille, ce que lui nie (la fille, elle, s'en fout). Ça badine à fond, et finalement l'artiste meurt écrasé par un fiacre. En regardant la biographie de Maupassant, j'ai remarqué qu'il avait écrit toute son oeuvre en dix ans, de 1880 à 1890. Six romans et des dizaines de nouvelles, en dix ans.

Par exemple, j'ai reçu un courrier de la banque HSBC qui m'informe que mon épargne, plus précisément mon épargne salariale, m'a rapporté 7,86€. Le siège français de la banque HSBC se trouve à La Défense, Paris. Je n'ai pas moi-même ouvert un compte dans la banque HSBC, c'est la maison d'édition Flammarion qui l'a fait pour moi, quand bien même je n'avais rien demandé. J'ai pendant un temps lu des manuscrits épouvantables pour Flammarion et à cette occasion ils m'ont ouvert un compte dans la banque HSBC. Certains de ces manuscrits épouvantables que j'ai d'ailleurs refusés ont été publiés dans d'autres maisons d'édition par la suite mais ça ne les a pas rendus moins épouvantables (j'ai été vérifier). Certains auteurs ne se doutent même pas que j'ai pu lire leurs manuscrits en travaillant chez Flammarion et les refuser. J'aurais préféré que Flammarion me paie davantage pour chaque manuscrit lu plutôt qu'ils ne m'ouvrent un compte inutile dans la banque HSBC. Savoir que je détiens 7,86€ dans la banque HSBC ne m'est pas d'une grande aide car je ne sais aucunement comme retirer cette somme à la banque HSBC ni n'ai l'occasion de me rendre dans les prochaines années à la Défense, quartier désagréable où on ne se sent bien qu'une fois parti. La Défense est aussi le quartier où se trouve la SACEM, organisme qui m'a versé ces trois dernières années environ 10 000€ et au siège duquel je ne me suis pourtant rendu qu'une seule fois. Alors pour 7,86€. Payer le trajet jusqu'à la Défense pour retirer 7,86€ me coûterait bien plus que 7,86€, qui est une somme à la fois ridicule et considérable de nos jours. Je n'ai trop su quoi faire de ce relevé patrimonial d'épargne salariale si bien que je l'ai rangé dans un trieur avec d'autres papiers concernant ma banque. Ces 7,86€ sans doute n'appartiendront jamais à personne, sinon à la banque HSBC, et sont comme 7,86€ inutiles, comme 7,86€ gâchés, et gâchés davantage un peu plus chaque année qui passe, car cette somme épargnée ne cesse de croître, et bientôt je pense, dans quelques dizaines d'années, deviendra même considérable, à moins que la banque HSBC ne disparaisse dans quelques dizaines d'années, ce qui risque à vrai dire sans doute probablement d'arriver compte-tenu de l'état compliqué du monde actuel.

Toutes mes plantes dépérissent. Mon ficus n'a plus une feuille sur ses branches. Je ne sais pas m'en occuper, les soigner. Je veux les arroser je les noie.


Hier soir, j'ai rêvé que mon grand-père, avant de mourir, avait un sursaut d'énergie qui nous donnait l'impression qu'il n'allait justement pas mourir. Pendant un moment, j'ai cru que réellement, avant de mourir, il y a de cela une dizaine d'années, il avait eu un sursaut d'énergie avant de mourir. Seulement, je crois qu'il s'agissait d'un autre rêve passé, que mon grand-père n'a jamais connu aucun sursaut d'énergie avant de mourir, que la maladie l'a progressivement rongé et abattu et immobilisé dans un lit d'hôpital puis dans un autre lit d'un plus petit centre hospitalier, qui est comme un hôpital mais en moins inquiétant pour les visiteurs et plus définitif pour les patients. J'ai donc tour à tour rêvé que mon grand-père avait eu un sursaut d'énergie, et de la possibilité même qu'il ait pu avoir un sursaut d'énergie, que cela soit vrai.

Par exemple, quand j'entends un bruit étrange dans la nuit je me lève pour voir ce qui se passe. Depuis mon salon, j'ai une bonne vue sur la rue qui me permet de voir ce qui se passe et quel est ce bruit étrange. Parfois il se trouve que le bruit étrange provient de l'intérieur de mon appartement mais par réflexe je regarde par la fenêtre du salon. Quand je me réveille au milieu de la nuit je suis encore ensommeillé et déboussolé et parfois il est possible que j'hallucine les bruits étranges et c'est pourquoi je ne vois rien dans la rue par la fenêtre du salon. Il arrive également que le bruit étrange se produise mais que je ne l'entende pas et que donc je ne me lève pas et que donc on en viendrait à se demander si le bruit étrange a bien existé si je ne l'ai pas entendu et ne me suis pas levé. Le bruit étrange peut venir de l'alarme incendie défectueuse et alors je désactive l'alarme incendie défectueuse pour qu'elle ne me dérange pas le reste de la nuit. Je vérifie bien avant de la désactiver si l'alarme incendie est défectueuse sinon je pourrais mourir dans un incendie et ne jamais être indemnisé par les assurances pour cette mort par incendie car mon alarme aurait été désactivée (comble : par moi-même). Désactiver l'alarme incendie est très risqué par rapport aux assurances mais non par rapport aux incendies, qui ne sont à l'ordre du jour toujours pas empêchés par les alarmes incendie. Les alarmes incendie en somme nous avertissent qu'on va mourir dans un incendie mais ne nous protègent pas des incendies. Il faut savoir se réjouir de cette information au moment de mourir car après tout on aurait aussi bien pu ne rien vous dire.

« On n'y songe jamais, pourtant ; on ne regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. » – Guy de Maupassant, Fort comme la mort.


Par exemple, il y a beaucoup de livres qui sont publiés aujourd'hui que je trouve épouvantables, vraiment absolument horribles, inutiles et médiocres, et qui mériteraient sincèrement de n'être pas publiés. Ce sont des livres que je ne lis jamais en entier car sinon la colère me dévorerait et le désespoir également, alors je me contente seulement de feuilleter les premières pages et déjà la colère et le désespoir m'accablent et je me demande qui a eu l'idée de publier de telles atrocités, quels comités de lecture ont pu approuver de telles décisions, quels professionnels formés et aguerris ; atrocités qui, de plus, tristement, seront médiatisées et saluées par des critiques littéraires aussi atroces que les livres atroces qu'ils saluent. Je n'avais jamais imaginé qu'il y ait tant de livres médiocres sur les tables des librairies mais il m'a pourtant fallu me rendre à l'évidence : le moindre livre que j'ouvrais pour feuilleter ses premières pages se révélait épouvantable et terrible et je me demandais si je lisais bien ce que j'étais en train de lire, s'il n'y avait pas une erreur, ou tout du moins une astuce pour appréhender ces, disons-le tout net, merdes. Un jour que j'étais énervé et déprimé dans une librairie à feuilleter tous ces livres médiocres je me suis rendu compte en levant la tête un instant qu'un autre homme se tenait dans un autre coin de la librairie et semblait épouvanté par sa lecture en cours qui devait être tout à fait terrible et médiocre pour qu'il paraisse à ce point épouvanté uniquement en lisant les premières pages. Heureux de trouver enfin un homme avec qui partager ma douleur et mon incompréhension, je me suis précipité à sa rencontre, et je m'apprêtais donc à partager avec lui ma douleur et mon incompréhension, quand, alors qu'il se retournait, je me suis rendu compte qu'il tenait mon livre entre les mains.

Ce matin, en me promenant le long de la Vilaine où sont habituellement stationnées plusieurs péniches, j'ai remarqué qu'une boîte aux lettres se trouvait sur la rive sans aucune péniche correspondante. Il y avait là une boîte aux lettres pour personne.

« C'est qu'on a affaire à l'opoponax. C'est lui encore quand on sent quelque chose qui passe sur sa figure et qu'on est couché dans le noir. Ou bien quand par hasard on se retourne tout d'une pièce dans la chambre où on est seul et qu'on surprend une forme noire qui est en train de glisser, qui est en train de finir de disparaître. Ou bien on se regarde dans la glace et il recouvre la figure comme un brouillard. Il ne faut pas se décourager et regarder fixement la glace comme si on ne s'apercevait de rien alors il s'en va. » – Monique Wittig, L'opoponax.


Par exemple, quand on est chez soi et qu'on entend le bruit d'un avion, on pourrait avoir tendance à croire qu'il est en train de s'écraser, alors qu'il ne fait que voler. Il est rare d'entendre un avion s'écraser ou alors on n'en est témoin que très peu de temps avant d'être soi-même écrasé par l'avion, et donc soi-même incapable de témoigner du bruit que faisait l'avion alors qu'il s'écrasait (sur vous). De même, il est rare qu'à l'inverse on pense l'avion en train de voler alors qu'il est en train de s'écraser. Souvent, c'est très visible que l'avion s'écrase, car il y a du feu et de la fumée et des cris si jamais on est soi-même à l'intérieur de l'avion. Sinon, si on est à l'extérieur, il peut aussi y avoir des cris, mais seulement de spectateurs, horrifiés mais heureusement aucunement victimes (peut-être proches de victimes). Cependant, quand l'avion s'écrase, il vole toujours d'une certaine façon. Maladroitement certes et sans l'intervention d'aucun pilote et sans aucune perspective d'arriver à bon port (bien qu'il arrive que parfois l'avion s'écrase à bon port, ce qui redouble le tragique de l'affaire, car finalement on y était presque, il manquait trois fois rien), mais il vole. En temps de guerre, on entendait sans doute plus les avions s'écraser que voler car ils étaient constamment attaqués et pulvérisés par les chars anti-aériens positionnés au sol. Quoiqu'en y repensant on entendait sans doute pas grand chose d'autre que les détonations des bombes et les rafales des mitrailleuses. Finalement il est possible que le bruit de l'avion qui s'écrase ne soit qu'une fiction et que personne ne connaisse réellement le bruit que fait un avion lorsqu'il s'écrase, ce qui implique que même lorsqu'il vole on peut avoir l'impression qu'il s'écrase, car finalement on n'en sait rien, on n'en connaît pas le bruit exact, à l'inverse par exemple d'une goutte qui tombe dans l'évier, que je ne pourrai jamais confondre avec un pot de fleur qui se brise. Il vaut mieux rester sur ses gardes : il serait dommage d'avoir trop fait confiance au bruit des avions et de s'être convaincu qu'ils volent si un jour finalement ils s'écrasent. Statuons donc comme principe que les avions toujours s'écrasent.

Ce matin avec Maëlle on a acheté un lave-linge. À peine l'avions-nous sorti du coffre de la voiture que j'ai failli me bloquer le dos. Deux amis à elle sont venus nous aider et je les ai regardés monter le lave-linge jusque dans notre appartement, au quatrième étage.


Par exemple, si on marche dans un train dans le sens contraire de son avancée, on produit un mouvement physique très complexe. Et cela peu importe si on marche pour se rendre aux toilettes ou au wagon-bar ; il s'agit dans tous les cas toujours du même mouvement physique très complexe. Si on marche et qu'on saute aussi de temps en temps cela rend le mouvement physique encore plus complexe. Et si on marche en plus sur un tapis roulant disposé dans l'allée centrale du train alors le mouvement physique devient encore infiniment plus complexe que celui exposé en premier lieu. À l'inverse, marcher dans le sens du train provoque un mouvement complexe mais moins complexe que marcher en sens inverse. Heureusement, toute cette complexité n'est aucunement ressentie au moment de l'acte, sinon plus personne n'oserait se déplacer en sens inverse dans les trains et les places assises dans le bon sens verraient leur prix s'envoler et les sièges dans le bon sens ne seraient plus réservés qu'à une caste privilégiée (bourgeoise) de la société française. Le prix des places dans le bon sens en première classe par exemple deviendrait tout simplement exhorbitant. On distinguerait les hommes entre ceux capables de se payer les sièges dans le bon sens, et les autres. En sachant que les mêmes sièges ne serraient pas toujours les plus chers car les trains changent parfois de direction. En fonction du voyage il y aurait des sièges dans le bon sens et des sièges dans le mauvais sens. Il deviendrait impossible de se déplacer si jamais on se retrouvait dans le mauvais sens, et il faudrait se retenir longtemps d'aller aux toilettes ou de manger si jamais l'envie nous prenait subitement, et sans doute qu'on verrait des hommes déjà pauvres s'uriner dessus ou manger leur voisin si jamais le trajet durait trop longtemps, ce qui entraînerait une crise très grave, une crise même sans précédent, jamais vue, à la fois pour les dirigeants de la SNCF et pour la dignité humaine.

Souvent je me demande : est-ce que ça a le moindre intérêt ? Mais non, bien sûr, ça n'en a pas le moindre, il faut simplement savoir faire semblant ; convaincre les autres de ce moindre intérêt.

Les textes ici sont souvent un peu maladroits, distordus, inaboutis, mais c'est ce qui fait leur charme, j'ose espérer.

« [...] aujourd'hui, un livre de littérature peut se concevoir binguiennement, tout replié sur lui pour produire l'élan typique qui le projette en tête de gondole, et sidère les gondoles, et dispatche les petits coeurs post-it scrupuleusement remplis par les libraires d'adjectifs binguiens tels que jubilatoire, savoureux, etc., et tous ces mots culinaires avec lesquels en France on décrit la littérature [...] » – Nathalie Quintane, Tomates.


Par exemple, rouler sur quelqu'un est un meurtre, tandis que rouler sur une voiture est une performance artistique ou du vandalisme. Rouler sur quelqu'un peut être une performance artistique si la personne qui se fait rouler dessus est consentante et prévue dans le dispositif scénique ; mais il peut aussi s'agir d'un suicide assisté. Parfois la frontière est mince entre la performance artistique et le suicide assisté. Pour réaliser une performance artistique qui implique des véhicules souvent il vaut mieux être cascadeur, au cas où la voiture brûle ou explose ou qu'il faille improviser un salto en moto-cross ou une chute de douze mètres. Le risque de ne pas engager un cascadeur pour ce type de performance artistique est de mourir ou de ne pas réussir la performance artistique devant tout un parterre de badauds et de journalistes et donc d'avoir la honte et de devoir enterrer sa carrière artistique à cause de la honte et de l'échec. Le soir, si dans la rue vous croisez un homme faire de la moto-cross sur une rangée de voitures, il y a autant de chances qu'il s'agisse de vandalisme que d'une performance artistique. Il ne faut donc pas accuser trop tôt le conducteur de la moto-cross de vandalisme mais plutôt écouter s'il n'a pas un message artistique à transmettre. Il peut arriver que le vandale vous trompe en inventant un message artistique factice que votre ignorance en art vous empêche d'identifier comme tel. Il vaut mieux s'y connaître en art pour différencier les vandales des artistes. Par exemple, dans le cas où rouler en moto-cross sur une rangée de voiture serait une performance artistique, il ne faudrait pas que vous preniez l'artiste pour un vandale et l'envoyiez en prison. Car malheureusement la police n'a souvent aucune connaissance en art et ne s'embêtera pas de distinguer l'artiste du vandale avant de le matraquer et de le jeter en prison.

Hier, pour la première fois depuis très longtemps, j'ai acheté un savon. En m'en servant ce matin, je me suis étonné de sa practicité, et me suis demandé pourquoi on utilisait tellement de gel douche sinon pour le plaisir de jeter du plastique une fois le flacon vide.

« C'est lorsque la grande douleur est passée, quand l'extrême sensibilité est amortie, lorsqu'on est loin de la catastrophe, que l'âme est calme, qu'on se rappelle son bonheur éclipsé, qu'on est capable d'apprécier la perte qu'on a faite, que la mémoire se réunit à l'imagination, l'une pour retracer, l'autre pour exagérer la douceur d'un temps passé ; qu'on se possède et qu'on parle bien. » – Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien.


Par exemple, avec un marteau, on peut planter un clou, mais aussi écraser un doigt, ou enfoncer une boîte cranienne. Avec un train, on peut transporter des voyageurs, ou des marchandises, ou des animaux, qui sont souvent considérés comme des marchandises, ou des hommes, qui sont en temps de guerre considérés comme moins que des animaux, et moins que des marchandises, et qu'on tue finalement ; le train peut servir à tuer. Avec une bombe atomatique, par exemple, on ne peut que faire exploser une surface, souvent une très large surface, mais on ne peut pas cuisiner le chou-fleur avec une bombe atomique, ou arroser les fleurs du jardin. Avec un arrosoir, cependant, on peut étouffer quelqu'un, si on enfonce le manche assez loin dans la gorge. Dans la marmite où on a fait cuire le chou-fleur on peut aussi brûler une main, ou un visage. Avec un fusil d'assault on ne peut que tuer, même si certains artistes contemporains s'en servent comme porte-manteaux, un bien mauvais porte-manteaux par ailleurs car il ne peut porter qu'un seul manteau. Avec un porte-manteaux on peut assomer ou embrocher. Souvent avec les armes on ne peut que tuer, tandis qu'avec tous les autres objets on peut tuer et faire autre chose, ce qui m'amène à me demander finalement pourquoi on a inventé les armes.

En recherchant le mot marmite sur internet pour vérifier son orthographe, je me suis rendu compte qu'en plus de désigner un ustensile, ce mot désignait aussi une marque de pâte à tartiner. Cependant, attention : on peut très bien faire cuire de la Marmite dans une marmite, mais non l'inverse. (Je me mets aux jeux de mots ; c'est très clairement le début de la fin.)

Durant mes successives périodes de travail, j'ai tendance à trouver que les relectures de mes propres textes épuisent leur contenu. Je finis par me lasser de l'histoire que je lis, et parfois il est difficile de comprendre pourquoi elle plairait à d'autres. D'où la nécessité de laisser passer un temps très long entre deux versions : pour oublier.

Le crime qui ouvre Rivage au rapport ne me convient plus qu'à moitié : trop potache, trop dissolu. J'aimerais davantage qu'il s'accorde à l'ambiance qui recouvre l'ensemble. Mais ce crime initial décide de la plupart des événements déjà écrits ; c'est donc presque tout remettre en question. Souvent il faut tout remettre en question.

J'ai eu la Palme d'or à Cannes pour un film qui a véritablement séduit la critique.


Dans les séries télévisées, j'ai remarqué que les personnages conduisaient beaucoup. Ils utilisent leur voiture pour tout et n'importe quoi. Ils utilisent très peu les transports en commun. En voiture, ils n'ont presque jamais de pannes. Personnellement, je trouve ça incroyable. Parfois j'oublie et puis ensuite je me dis : quand même, ils n'ont jamais de pannes, c'est incroyable. Et c'est incroyable, en effet. Personnellement, j'ai toujours des pannes en voiture, et des pannes que je n'aurais jamais pu soupçonner, provenant du dysfonctionnement de pièces et de rouages qui me sont totalement inconnus. Dans les séries télévisées, les personnages ont beaucoup d'accidents, avec d'autres voitures, ou parfois juste ils rentrent dans des arbres, ils sortent de la route, etc. Ce qui est plutôt rare dans la vie quotidienne, plus rare que les pannes en tout cas, même si un accident de voiture est moins rare qu'un accident d'avion, que les accidents de voiture sont même assez fréquents, et tuent beaucoup, il suffit de voir le nombre de campagnes de prévention dans les rues et à la télévision, c'est un sujet qui inquiète beaucoup, beaucoup plus que les pannes, car les pannes tuent peu. N'empêche qu'il m'énerve de voir tous ces personnages n'avoir jamais de pannes quand moi j'en ai presque chaque jour et qu'elles me coûtent une fortune. Je suis pour la réhabilitation de la panne dans la fiction.

Dans le train, quatre gendarmes escortaient un détenu vers je ne sais quelle prison.

Le voyage de la magicienne vers l'Ermite sera jalonné de rencontres avec d'autres personnages, comme le bûcheron, le garçon, mais peut-être aussi un animal, j'aimerais bien, on verra. Un peu à la manière des RPG, où l'on rencontre de nouveaux membres qui ensuite font partie de l'équipe principale ; chacun a ses particularités, ses facultés, ses armes de prédilection. L'effet de bande me tient très à coeur. On n'est plus très loin du conte non plus.

J'ai lu Sa Majesté des Mouches et j'ai trouvé ça bof.

J'ai activé les césures dans mon document de La ville fond pour que les lignes soient plus régulières, mais parfois le logiciel coupe les mots n'importe comment, c'est idiot.

« [...] les matons ressemblent à ce qu'ils sont, et la prison commence quand on comprend qu'elle n'existe que parce qu'elle enferme des hommes avec d'autres hommes, que l'homme ne peut exclure l'homme de son territoire qu'à condition d'occuper aussi le territoire de l'exclusion ; s'ils ne se laissaient pas enfermer avec ceux qu'ils détiennent, ils ne sauraient même pas comment rouvrir. » – François Bon, Le crime de Buzon.


Vous m'avez sauvé la vie, lui dit le bûcheron, et ma conscience m'oblige à vous rendre un service de même importance. La magicienne lui répondit qu'elle n'avait besoin de rien pour le moment. Alors je vous accompagne, déclara le bûcheron. J'emporte ma hache, on ne sait jamais. La magicienne n'y trouva rien à redire, et les deux quittèrent le bois ensemble sans parler davantage.

Et vous reviendrez ?, demanda le garçon à la magicienne. Je ne sais pas encore, je ne sais pas encore..., répondit-elle. Tout dépendra du cargo Marécage. Le cargo se mit lentement en mouvement, le garçon entendait encore les marins crier sur le pont, puis il s'éloigna du rivage, allant sur la mer ainsi chargé de ses conteneurs multicolores. Quand le cargo fut suffisamment loin, presque à l'horizon, presque disparu, le garçon tendit la main pour dire au revoir à la magicienne ; elle ne le vit pas, mais une légère flamme sortit alors de sa paume.

(Le garçon aimerait lui aussi devenir un mage, mais est désespéré de n'avoir aucun pouvoir.)

« Le temps, le lieu, la substance perdaient ces attributs qui sont pour nous leurs frontières ; la forme n'était pas son contraire ; le temps et l'éternité n'étaient qu'une même chose, comme une eau noire qui coule dans une immuable nappe d'eau noire. » – Marguerite Yourcenar, L'Œuvre au Noir.


Jeudi soir, en discutant rapidement avec Benoît durant un trajet de métro, je me suis rendu compte de l'intérêt que j'avais pour la construction des textes selon des mouvements englobants qui les structurent. De manière claire, La ville fond est structuré selon une confrontation, une opposition ; Rivage au rapport joue sur le croisement, le décalage, le retard ; et j'imaginais pour Cargo Marécage une structure circulaire, liée au voyage du cargo autour du continent pour revenir au port, et qui prendrait un mois à chaque fois (le capitaine serait tenu au courant des nouvelles du village grâce aux témoignages de la magicienne ou des habitants). Le mouvement me permet de créer une tension ; les personnages et les lieux seuls ne me suffisent pas.

La magicienne remettait de plus en plus en question les paroles de la maire, et l'existence même des bandits.

La magicienne avait demandé à la maire un logement à l'écart du village car, disait-elle, quand on est trop dans le village, avec ses habitants, nos voisins, on ne voit plus ce qui s'y passe, on ne voit plus rien, on dit juste bonjour, et on ne voit plus rien, et un jour on finit par être tuée, et on ne comprend rien, on est juste morte. La maire avait accepté les conditions de la magicienne et l'avait installée dans une maison de pêcheur le long de la côte, non loin du phare vandalisé.

La magicienne avait demandé à la maire si elle connaissait l'identité du chef des bandits. La maire lui dit que oui, mais qu'il s'agissait moins d'un chef que d'une cheffe, et qu'elle se faisait appeler L'Ermite, bien qu'elle n'en soit pas véritablement une, et qu'elle vivait personne ne savait où, et qu'elle avait été l'une des habitantes du village il y a de cela des dizaines d'années, une des meilleures amies de la maire par ailleurs, mais qu'elle avait choisi de partir pour se venger, et faisait régner sur le village une terreur inouïe avec ses bandits.

(Recycler extraits du passage abandonné pour bref conte de la guerrière.)

Mon amie est partie au milieu du mois de décembre. Elle savait que son expédition durerait plusieurs jours, et dans des conditions intenables, dans les glaces, et le blizzard, et le danger des températures absolues. L'équipage était nombreux, notamment des scientifiques, qu'elle avait mis des années à rassembler, et qui devaient l'aider à trouver l'emplacement du sanctuaire. Le bateau appartenait à un ancien navigateur, qui accepta sa proposition, je crois, uniquement car il n’avait plus rien à perdre. Presque tout l'équipage est mort avant d'atteindre la banquise, à cause des maladies et du froid. Ils n'étaient plus qu'une petite dizaine au moment d'entrer dans le sanctuaire. L'entrée était dégagée, mais très vite à l'intérieur ils se sont retrouvés bloqués à cause d'éboulements qui condamnaient le passage. Ils ont mis un temps considérable avant de trouver une issue pour poursuivre leur exploration. Certains s'étaient suicidés entre temps, avec leurs piolets, ou leurs armes à feu. Quand ils ont enfin atteint le coeur du sanctuaire, ils n'étaient plus que trois : mon amie, un scientifique, et le navigateur. La pièce dans laquelle ils se trouvaient ressemblaient plus à une espèce de tombeau égyptien, ce sont ses mots, qu'à une grotte polaire. Il y avait tout un tas de vieilleries entassées, et des pierres rares, et de l'or, des minéraux précieux. Ses deux compagnons s'étaient précipités sur ces merveilles et étaient entièrement absorbés par leur découverte, mais mon amie, de son côté, s'était approchée d'une petite malle, dans un coin un peu encombré. Rien n'était marqué dessus ; elle semblait en bon état. Mon amie l’a ouverte, et a été surprise d'y trouver une maquette, une sorte de maison de poupées, avec trois figurines à l’intérieur. La scène dans la maison de poupées était macabre : une des figurines masculines était étendue sur le sol, et du sang avait été peint sur son visage. Elle a appelé ses compagnons qui ont examiné les figurines et se sont aperçus aussitôt de la scène macabre. Les visages des figurines n’étaient pas peints, mais les visages vides des figurines possédaient quelque chose de terriblement expressif. Le navigateur a demandé alors pourquoi l’une des figurines semblait morte. Mon amie a répondu qu’elle n’en avait aucune idée. Le scientifique a alors été pris d'une épouvantable crise de folie et tenta d'étrangler le navigateur, qui ne parvenait pas à se dégager de son étreinte. Mon amie a du éclater le visage du scientifique à coups de pied pour qu'il lâche le navigateur. Elle éclata son visage à un tel point d'ailleurs que le scientifique perdit la vie. Ni elle ni le navigateur n’ont compris pourquoi le scientifique s'était comporté de la sorte : peut-être avait-il pris cette mise en scène des trois figurines comme un signe, comme un reflet, comme l’aveu qu’un des deux hommes mourrait, et il s’est sans doute dit alors qu’il pourrait tuer le navigateur et devenir la figurine vivante, mais il a été trompé par ce qu’il avait cru déchiffrer et il est devenu la figurine morte. Par précaution, mon amie a refermé la malle et a fait promettre au navigateur de ne jamais plus l’ouvrir ni d’utiliser les figurines. Puis ils sont revenus, je ne sais plus comment ils ont fait, elle ne me l'a pas dit, en emportant la malle et quelques objets précieux, et les deux ont tenu leur promesse. Des années ont passé, quand la fille de mon amie est tombée sur la malle et a commencé à jouer avec les figurines. En jouant, sa fille a éventré malencontreusement l’autre figurine masculine. Elle a surpris sa fille en train d’éventrer l’autre figurine masculine et lui a interdit de jouer à nouveau avec ces figurines. Pendant longtemps mon amie a refusé de savoir si le navigateur était bel et bien mort éventré. Finalement, le navigateur n’est pas mort. Il lui a écrit, je ne sais plus à quelle occasion. Par superstition, elle refuse toujours que sa fille joue avec les figurines, et depuis elles prennent la poussière dans un coin de son grenier, conclut le premier inconnu. Le second, qui se basculait périodiquement dans son fauteuil, réfléchit un instant à l'histoire que venait de lui raconter son collègue. Mais alors, ces figurines n’étaient pas du tout un tableau du futur ?, demanda-t-il. Le premier inconnu contemplait la vue derrière une baie-vitrée. Non, pas du tout, répondit-il, les figurines, c’était une sorte de leurre. Et le scientifique a cru au leurre. Il est mort parce qu'il a cru au leurre. C’était un idiot. Il est mort avant tout parce que c’était un idiot. Et aussi parce qu’il a cru que les choses avaient un sens. Le second inconnu voulut prolonger la réflexion du premier inconnu, mais finalement il se tut. Les deux hommes se trouvaient dans une vaste pièce largement vitrée. Au centre, un bureau était recouvert de dossiers, et aux murs étaient punaisées des photographies, de lieux, de scènes, de véhicules, des portraits. Un long moment passa avant que l'un ou l'autre ne parle à nouveau. L'inconnu debout regardait imperturbablement par la baie-vitrée. Puis celui qui était assis ouvrit un dossier qui se trouvait devant lui et feuilleta les pages qui le composaient. Il écrivit quelques phrases sur ce qui semblait être la dernière page du dossier, puis la tamponna, puis demanda à son collègue de le rejoindre pour faire de même, mais son collègue ne l'écoutait pas, il demeurait immobile, comme fasciné, devant la baie-vitrée, comme fasciné par quelque chose derrière la baie-vitrée. Qu'est-ce que tu fais ?, s'apprêta à demander celui qui était assis pour le raisonner, mais il fut coupé par celui qui se tenait debout : Viens voir, vite (celui qui était assis accourut), regarde !

(J'ai créé une page pour Saccage, peu ou prou la même que sur le site de la maison d'édition, mais en interne.)


Depuis que je me suis tondu les cheveux, je porte une casquette. Je me suis tondu les cheveux car ils tombent, et je préfère les tondre qu'ils ne tombent (même s'ils tombent toujours). Je porte une casquette pour éviter que les lumières trop blafardes ne fassent scintiller mon crâne blanc, effet particulièrement désagréable, même si je n'en suis pas directement témoin (sauf au hasard d'un miroir). Exemples de lumières trop blafardes : les néons, la lumière dans les voitures du métro, la lumière au-dessus des lavabos souvent, la lumière du jour parfois, etc. Dans les lieux aux lumières plus tamisées, j'enlève plus facilement ma casquette ; ou chez moi. Par chance, je ne porte pas une casquette à cause d'une maladie (cancer, leucémie), ou à cause d'une créature démoniaque installée sur mon crâne, ayant pris possession de mon cerveau et contrôlant mes mouvements, et qu'il s'agirait de dissimuler. Je dis que j'ai une casquette, mais en réalité j'en ai quatre (une vert kaki avec un visage comme logo, une noire avec un flamand rose blanc comme logo, une beige, et une bordeau), et j'adapte ma casquette en fonction de mon humeur et de ma tenue. De plus, elle est pratique, car elle tient un peu chaud en extérieur, et protège du soleil quand il tape trop fort.

Ce à quoi je ne m'attendais pas, c'est à l'attraction qu'une casquette émet. Dans les conversations, ma casquette semble souvent être le centre de l'attention. On ne peut pas s'empêcher d'en parler, parfois au détriment de ce que moi-même je pourrais avoir à dire. On me demande de l'enlever, ou de la mettre, ou de l'essayer, on me fait telle remarque sur ma casquette, et par extension sur moi, parfois on me dit que c'est de mauvais goût, parfois on ne me dit rien mais on n'en pense pas moins. C'est très étonnant la puissance d'une casquette. Moi je ne la soupçonnais pas (cette puissance) avant d'en porter. D'après mon expérience, la casquette attire beaucoup plus l'attention que les chapeaux, et à peu près autant que les bonnets. Parfois je me demande si ma casquette n'a pas un pouvoir particulier pour qu'on en parle autant, pour qu'on se focalise sur elle à ce point. Parfois quand je rentre chez moi je regarde ma casquette et je lui demande : as-tu un pouvoir ?, et bien évidemment elle ne me répond pas, car ce n'est qu'une casquette. J'ai vérifié dans les textes de loi et les casquettes ne sont interdites nulle part, contrairement aux cagoules par exemple (c'est une question de visage visible) ; pourtant, elles gênent terriblement. J'en apprends beaucoup sur l'humanité depuis que je porte une casquette. C'est un bénéfice que je ne soupçonnais pas quand j'ai fait ce choix. Pour conclure, je vais vous faire une confidence : que ma casquette attire autant l'attention m'arrange bien, elle évite qu'on remarque le fusil que je tiens entre les mains.

J'ai imaginé une scène où, sur la même plage, des plaisanciers se baignent à côté de migrants qui se noient.

J'ai toujours dormi la bouche ouverte (car je respire par la bouche). Pourtant, c'est seulement depuis quelques semaines que je remarque à quel point ma gorge est sèche au moment du réveil.

(Comme chaque semaine, Bram aimerait se rendre à la pharmacie de la ville. Bram aimerait s'installer dans son bus habituel pour qu'il le dépose en ville à l'arrêt habituel. Seulement, il semblerait que cette fois le bus ait quelques soucis, et pas seulement le bus, mais presque tout entre Bram et la ville, tout ce que Bram n'avait jamais pris en considération mais qui pourtant le lie à la ville. Pour le plus grand malheur de Bram, il semblerait que la ville elle-même ne veuille pas de lui.)

« Le tremblement de terre écrasant sous les maisons croulantes un peuple entier ; le fleuve débordé qui roule sur les paysans noyés avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachées aux toits, ou l'armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant les autres prisonniers, pillant au nom du sabre et remerciant un dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu'on nous enseigne en la protection du ciel et la raison des hommes. » – Guy de Maupassant, Boule de Suif.


(WIP) L'assistant de Rivage lui demanda ce qu'ils allaient faire maintenant, qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire, inspecteur, quelle piste ils pourraient suivre, car plus grand chose ne tenait debout, car lui-même avait du mal à y voir bien clair, car il semblait que cette affaire les dépassât tout à fait, et l'assistant voyait bien que son trouble Rivage le partageait, il voyait bien n'être pas le seul à se retrouver complètement déboussolé, désorienté, par les méandres dans lesquels s'était perdue leur enquête ; Rivage lui-même, son supérieur pourtant, un inspecteur réputé, d'une intelligence et d'une finesse rares, se trouvait dans un embarras profond, dans une situation inextricable qui se présentait pour la première fois dans sa carrière, et à laquelle il aurait souhaité ne jamais être confronté, car il s'en rendait compte à présent, son talent et son acuité et son flair avaient des limites, et son assistant s'en rendait compte à présent, et de cela jamais Rivage n'aurait voulu que son assistant se rende compte, jamais il n'aurait voulu que son assistant constate à quel point parfois Rivage pouvait être un incapable et un râté.

Quand la magicienne demanda à la maire où se cachaient les bandits, la maire fut incapable de lui répondre. Aucun des soldats que la maire avait envoyés pour les débusquer n'était jamais revenu. Selon la maire, l'hypothèse la plus probable était que les bandits se trouvaient cachés dans la zone industrielle en friche à une cinquantaine de kilomètres de là, et qu'ils utilisaient les hangars comme repères et aussi du vieux matériel militaire pour leurs armes et leurs véhicules.

« Quelque peu maladif, la société des hommes me pèse, et je ressemble en cela à ceux qui ont renoncé au monde. Quand je médite sur les misérables erreurs que j'ai commises au fil des ans et des mois, j'envie parfois la sécurité qu'assure un emploi, et si parfois je fus tenté de franchir la porte de la retraite du Bouddha ou de la cellule du Fondateur, je me tourmente au gré des vents et des nuages sans but, je m'emploie à chanter les sentiments qu'évoquent les fleurs et les oiseaux, j'en ai même pour un temps fait le moyen de sustenter ma vie, si bien qu'en dépit de mon absence de capacité et de talent, j'ai fini par m'attacher à cet art. » – Matsuo Bashô, Notes de la demeure d'illusion.


Il est difficile de bien chauffer l'appartement sans avoir de grosses factures de gaz. Au-dessus des fenêtres il y a de l'air qui passe, et derrière l'évier de la cuisine, entre les parpaings, il y a un trou mais je ne comprends pas trop pourquoi. Par exemple, pour avoir 18 degrés dans l'appartement, il faut placer le thermostat sur 21 degrés, ce qui n'est pas tellement logique. Quand on touche les murs qui donnent sur la rue, ils sont froids. Il n'y a que la salle de bain qui soit agréable à vivre car c'est une petite pièce et qu'elle conserve bien la chaleur ; mais comme toutes les salles de bain, ce n'est pas une pièce dans laquelle on a grand chose à faire. Parfois je me dis qu'on paye bien cher des choses simples comme : avoir chaud, boire, manger. Qu'il faut beaucoup investir toute sa vie pour ces choses-là, et que parfois même en investissant beaucoup de soi toute sa vie il vient un temps où on ne peut plus rien faire de toute ça, ou alors dans des conditions déplorables. C'est incroyable, quand on y pense, que les choses les plus simples, après 200 000 ans d'évolution environ, soient toujours aussi compliquées à obtenir, alors qu'on aurait pu inventer des méthodes simples pour contenter tout le monde et éviter l'injustice d'avoir à payer cher la chaleur, la nourriture, et l'eau ; d'avoir à payer de sa vie, parfois, comme quand on se battait à mains nues dans les forêts et les plaines. Maintenant on ne se bat plus à mains nues mais avec des fusils ou des machettes par exemple mais on se bat toujours, ce qui est dommage, car peut-être pourrait-on ne plus se battre, et avoir chacun un endroit chaud où vivre, et de quoi manger, et de quoi boire.

Hier soir, dans le train, j'ai lu Article 353 du code pénal, et, même si c'est bien, quand on a lu Quelques rides, on voit que ça manque quand même un peu d'ambition. Après, j'ai lu Ronce-Rose, et j'ai trouvé ça moyen, même si par moments j'ai ri.

(Aira parle dans Anniversaire des dates à la fin de ses livres.)


La magicienne se positionna de trois-quart, les jambes légèrement écartées, puis elle propulsa avec les mains une boule de feu qui désintégra la cible en face d'elle et impressionna beaucoup la maire. C'est un sort de magie noire, dit la magicienne. Je ne suis normalement pas autorisée à l'utiliser. Je connais beaucoup d'autres sorts de magie noire, et aussi des sorts de magie blanche. Je connais aussi des formules incantatoires et je peux réaliser des potions explosives ou soignantes. La maire ne s'attendait pas à ce que la magicienne maîtrise autant de compétences, ait un arsenal aussi vaste à sa disposition. Comme les bandits sont très nombreux, pensez-vous pouvoir propulser sur leur groupe de grosses boules de feu ?, demanda la maire. J'ai d'autres sorts que les boules de feu pour m'occuper des bandes criminelles, répondit la magicienne. La maire n'avait aucune idée des autres sorts dont parlait la magicienne, mais elle lui fit confiance car la magicienne semblait connaître son sujet. Le conservateur du musée, de son côté, n'avait aucune confiance en la magicienne ni en ses pouvoirs, et doutait de sa capacité à neutraliser les brigands, et demeurait en retrait derrière la maire, les bras croisés, sceptique. Je sais que vous doutez de moi, dit la magicienne au conservateur, car elle savait également lire dans les pensées. Je respecte votre ressenti , mais n'essayez pas de me trahir. Le conservateur, les bras toujours croisés, fit demi-tour et disparut dans la pièce voisine, tandis que la magicienne adressait à la maire un large sourire.

La magicienne patientait sur le pont du cargo Marécage. Dehors elle entendait les vagues et quelques oiseaux, et les oiseaux dans les vagues plongaient et pêchaient. Elle se pencha vers les vagues mais ne vit rien ni n'entendit plus rien. Un marin l'appella et elle se retourna. Un autre marin la croisa et alla retrouver le premier marin qui ne l'avait finalement pas appelée elle. Les deux marins s'en allèrent vers la salle principale qui était éclairée et perçait l'autre flan du cargo d'un halo. Depuis déjà trente jours le cargo Marécage était en mer. La magicienne avait oublié comment était son île. Parfois la magicienne voyait dans la mer la forêt de son île, mais ensuite l'image se dissipait, et il ne restait plus que la mer. La magicienne aurait pu transformer la mer en forêt, mais jamais le cargo ne serait parvenu jusqu'au continent. La magicienne entendit les marins chanter dans la salle principale, et elle s'en approcha pour les observer. Les marins sont morts, pensa la magicienne. Elle fit demi-tour et retourna à l'avant du cargo. Elle retrouva dans la poche de son manteau des figurines et, tout en prononçant une incantation à voix basse, elle les jeta dans la mer. Elle n'entendit rien après les avoir jetées ; les figurines ne firent aucun bruit au contact de l'eau car les turbines du cargo en faisaient trop. Ensuite la magicienne patienta à nouveau. Le cargo avançait.

Parfois, une idée qu'on avait laissée en suspens revient.

Dans une lettre, Simenon écrit à propos de Bernanos (qu'il met en lien avec Lautréamont, d'Aurevilly et Nietzsche) : « Ils ne se satisfont pas du monde tel qu'il nous apparaît et ils osent, à leurs risques et périls, s'aventurer au-delà pour nous en rapporter des images qui nous troublent et souvent nous terrifient. »


Quand la magicienne débarqua du cargo Marécage, une foule formidable l'accueillit en applaudissant. Deux hommes de haute taille à l'arrière de la foule tendaient une banderole sur laquelle on avait peint Bienvenue, madame la Magicienne ! La magicienne fut émue car elle ne s'attendait pas à un tel accueil de la part des habitants du continent. La magicienne tenait dans la main droite sa mallette et de la main gauche salua la foule. Tout en saluant la foule elle disait Merci, merci, mais avec une telle modestie que la foule ne l'entendait pas. Les marins du cargo Marécage n'en revenaient pas que la magicienne soit aussi célèbre et aussi aimée dans cette ville, dans cette ville où pourtant elle débarquait pour la première fois. Les marins ne s'attendaient pas à ce que la réputation de la magicienne soit aussi importante, et ils étaient déçus de ne pas lui avoir demandée de réaliser un tour de magie durant le voyage. Les marins à présent regrettaient la magicienne, ils se disaient qu'ils n'auraient plus jamais l'occasion de transporter une telle personnalité à bord du cargo Marécage. Un des marins pleura et un autre passa son bras autour de son épaule pour le consoler. Au nom de tout l'équipage, c'est une grande tristesse que de vous quitter, dit le capitaine du cargo à la magicienne. Puis il lui offrit un pendentif qui représentait une petite ancre marine, laquelle était une reproduction à l'échelle de l'ancre du cargo. La magicienne déposa aussitôt sa mallette sur le sol et suspendit le pendentif autour de son cou ; le bijou lui allait parfaitement. La magicienne remercia le capitaine et lui adressa un salut militaire en guise d'au revoir.

Alors que la magicienne avançait au milieu de la foule et quittait les abords du cargo Marécage, la maire de la ville, escortée par le conservateur du musée, vint à sa rencontre et se présenta. Je suis la maire de la ville, dit-elle d'abord, et voici le conservateur du musée, poursuivit-elle en désignant de la main son compagnon, nous vous souhaitons la bienvenue ! Sans dire un mot, la magicienne salua la maire en exécutant une courbette de respect, ce qui était la tradition pour saluer sur le continent. Elle ouvrit ensuite sa mallette et en sortit une petite ampoule d'une lumière étincelante, c'est-à-dire qu'elle brillait à tel point qu'elle éblouit la maire et le conservateur du musée et toute la foule, jusqu'aux marins encore à bord du cargo Marécage. J'ai lu dans le journal que l'ampoule de votre phare avait explosé, dit la magicienne, celle-ci pourra la remplacer. Deux semaines plutôt, les bandits avaient en effet vandalisé le phare et détruit l'ampoule et saccagé les pièces et déchiré les coordonnées marines et attenté à la vie du gardien. Tout était à reconstruire, sans quoi les bateaux se perdraient aux abords du continent et sombreraient dans les flots. Le cadeau de la magicienne fut vécu par la maire comme une bénédiction. Vous êtes une bénédiction, dit la maire à la magicienne.

La magicienne avait été contactée par la maire pour freiner l'avancée des bandits ; ou pour les tuer, si ses pouvoirs le permettaient. Le temps qu'un messager fasse le voyage sur la mer jusque l'île où vivait la magicienne, puis qu'il arpente à pied l'île jusqu'à trouver la tour de la magicienne, puis qu'il rebrousse chemin, puis que la magicienne fasse son choix, puis qu'elle fasse elle-même le voyage à bord du cargo Marécage jusqu'au continent, il s'était passé un temps précieux qui avait permis aux bandits d'agir et de vandaliser et de terrifier davantage les habitants. Selon la maire, il était urgent d'agir.

(Aujourd'hui, j'ai encore lu, à propos d'un livre : Coup de coeur absolu. J'écris moi-même pour qu'on qualifie un jour ainsi mon travail.)

« – Et quand vous parlez de vous délivrer par des livres, vous me faites rigoler, ma petite. La littérature n'a jamais délivré personne. Et personne, d'ailleurs, ne réussit à se délivrer soi-même. Des blagues. On peut espérer l'oubli. Et encore ! Car l'oubli, voyez-vous, ça ne se trouve que dans le sommeil ou la débauche. » — Georges Bernanos, Un mauvais rêve.


Bram parvint sans comprendre tout à fait comment jusqu'à un château, ou plutôt un manoir, situé au terme d’une falaise. Bram ne savait pas qu'aucune falaise, qu'aucun rivage ne se trouvât dans les environs ; il n'entendit pas la mer. La porte du manoir était entrouverte et Bram pénétra à l’intérieur. Il prit la direction du salon, dans lequel une sorte de vieil aristocrate tenait sur ses genoux un livre particulièrement volumineux, qui aurait pu être une encyclopédie, ou un livre de botanique. Le vieil aristocrate tournait les pages très lentement, avec une profonde concentration, comme s'il craignait de les déchirer, de les détruire. Une couche épaisse de poussière s’était déposée sur les meubles et sur les tapis au sol. Bram ne voyait rien d'autre qu'un épais brouillard à l'extérieur, qui diffusait dans la pièce une froide atmosphère d'hiver. Le vieil aristocrate remarqua alors la présence de Bram, arrêta sa lecture, et l’invita à s’assoir en face de lui, sur une banquette en bois recouverte d'un léger tissu rouge. À peine Bram s'était-il assis que l’aristocrate se mit à lui parler d'un texte qu'il avait écrit durant son temps libre pendant une trentaine d'années, et qui détaillait toutes les étapes à suivre pour se rendre en ville. Sur la couverte du petit carnet était inscrit Méthode pour se rendre en ville. Bram comprit aussitôt que le travail du vieil aristocrate ainsi que son carnet étaient de la plus haute importance. Quand il eut fini l'histoire de son carnet, le vieil aristocrate le tendit à Bram. Il lui précisa qu'il était extrêmement rare, et qu'il ne devait être perdu ou vendu ou donné sous aucun prétexte. Bram remercia le vieil aristocrate pour son don avant de prendre congé et de quitter le manoir par le même chemin qu'à son arrivée.

Bram ne se souvenait plus où il avait rangé le carnet, ou à qui il l'avait confié, ou tout simplement ce qu'il en avait fait.

Il y a parfois de ces rajouts auxquels on aimerait trouver une place dans l'ensemble.

(-hôtel +auberge)

« Sacré pays ! Dès qu'on met le pied hors des routes, d'ailleurs étrangement zigzagantes, toute sérieuse estimation de distance devient impossible, et le plus habile y circule comme à travers un labyrinthe. »