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SACCAGE / LA VILLE FOND


Dans son texte Pokemon Red Is a Kafkaesque Nightmare, M. Shaw conclut : « Ash [Red en réalité, Ash est le héros de l'anime] defeats the Elite Four and his self-proclaimed rival and becomes the new champion, and the result of this is nothing. The result is that you either reset the game or wait for the next installment of the series to come out so that you can do it all again, from the beginning. Even in the end, the only reward is repetition ».

Il y a une première chose que je dois préciser à propos de Pokémon : je n'étais pas de ces enfants qui voulaient tous les attraper. J'ai toujours trouvé cette quête soporifique au possible, ajouté au fait qu'il était impossible de tous les posséder dans sa version sans avoir à en échanger avec la version (différente) d'un ami, grâce au Cable Link. Par exemple, dans la version Bleu que je possédais, il m'était impossible d'attraper Abo et Arbok, Férosinge et Colossinge, Mystherbe, Ortide et Rafflesia, Caninos et Arcanin, Élektek, Insécateur, et Tygnon ou Kicklee (en fonction de celui que je choisissais au dojo). Sur les 150 Pokémon, 12 étaient donc d'emblée introuvables. Je trouvais ce manque si frustrant que je n'ai ensuite jamais eu l'ambition de compléter mon Pokédex.

Il me semblait plus stimulant de constituer une équipe. De choisir les Pokémon qui me permettraient de vaincre la Ligue. Il ne faut pas oublier que, dans le jeu, le rêve de Ash/Red est de devenir le maître Pokémon après avoir vaincu la Ligue Pokémon, et non pas de tous les attraper (qui sera simplement le slogan du jeu, et l'ambition encyclopédique de Chen). En cela, le jeu est une aventure, parfois une déambulation, dans Kanto (autre point de désaccord avec l'autrice : les villes ne se ressemblent pas), pour attraper les Pokémon qui composeront mon équipe, tout en les entraînant. Tout le chemin m'amenait vers la Ligue, qui est inaccessible à moins d'avoir les 8 badges. Ensuite, une fois la Ligue battue, ma quête était achevée, et je pouvais ainsi profiter de mon temps libre pour arpenter la carte : attraper les oiseaux légendaires et Mewtwo, vaincre les dresseurs à côté desquels j'étais passé, retourner voir ma mère et le professeur Chen.

Là où je rejoins l'autrice, c'est que ce post-quête principale est extrêmement mal géré. Une fois que vous avez vaincu la Ligue, vous pouvez retourner l'affronter, et elle n'aura pas changé (Blue vous attendra toujours pour le grand combat final, et vous dira systématiquement que vous êtes un nul). Seule la Grotte Azurée où se trouve Mewtwo s'ouvre suite à cet événement. C'est-à-dire qu'il manque au jeu le symbole d'un achèvement, d'un accomplissement. Le jeu ne vous propose pas de fin. Mais je n'ai jamais considéré l'errance post-Ligue comme fantomatique, et j'ai pu jouer des centaines d'heures à ce jeu sans jamais amener tous mes Pokémon au niveau 100, ni jamais attraper les 150 espèces. C'est donc bien qu'il y a quelque chose à faire dans cet univers, quand bien même il n'y a rien à y faire de particulier.

Il y a ce moment à la toute fin de Pokémon Or/Argent, quand vous incarnez Gold et que vous vous retrouvez au sommet de la Grotte Argentée à Johto, et que Red est là, mutique, l'ultime dresseur, prêt à vous affronter. On ressent une certaine satisfaction à se voir ainsi en miroir, nous l'ancien Red ici devenu une légende, comme au plus haut de la réputation, retiré du monde, loin même de son ambition initiale de conquête, simplement avec ses Pokémon et le silence. Red/Ash n'est ni un personnage fuyant ni une coquille vide, mais sans doute simplement un avatar qui vous laisse la place d'être lui.


Le Village de Whealbrook, deuxième partie :

Ton père t'emmène jusqu'à un village où tout le monde connaît son nom, où tout le monde avait prévu son arrivée, où tout le monde connaît ton nom à toi aussi. Ils te disent à quel point tu as grandi, mais tu ne te souviens pas d'eux, tu ne te souviens pas de cet endroit. Tu ne le leur dis pas. Tu te tais, comme d'habitude, comme tu le dois. Tu ne leur dis pas que tout ce que tu te souviens faire, avant que le navire n'arrive au port, c'est rêver. Peut-être que tu dormais la dernière fois que tu es venu ici. Peut-être que tu dors en ce moment même. D'étranges phénomènes se produisent dans le village, comme toujours au commencement : le monde est submergé par le froid, un froid beaucoup dur plus qu'en temps normal à cette période de l'année, et tu t'aperçois n'avoir aucun souvenir du changement des saisons – dans tes rêves seulement tu t'es accroupi dans la cave pour te protéger des tornades, dans tes rêves seulement tu as senti tes pieds s'enfoncer dans la neige. Explore ta maison, ta nouvelle maison, ton ancienne maison, et demande-toi si tu l'as déjà considérée comme un foyer, ou si, quand tu partiras d'ici, tout s'effondrera dans ta mémoire, replie-la sur elle-même, pour que d'une structure complexe elle devienne une phrase simple, une phrase que tu pourrais prononcer si jamais un jour tu dis quelque chose : j'ai vécu ici autrefois. Un moment. Pendant un moment, j'ai vécu ici. Ton père te construit un lit, un lit adapté à ta nouvelle taille. Il le construit à partir de trésors inutiles, de vieux livres aux épaisses couvertures délavées, de flûtes sculptées à la main dont personne ne se souvient comment jouer. Il accroche une photo de ta mère sur chaque mur. Il te cache des choses. Suis-le quand il quitte la maison, quand il quitte le village. Regarde-le monter à bord d'un radeau en bois et descendre un cours d'eau qui serpente jusque dans une grotte. Tu ne sais pas lire le panneau qui prévient d'éboulements dans cette grotte, et une fois à l'intérieur de celle-ci, tu ne retrouves pas ton père. Son radeau vide est bercé par le courant, il a laissé tomber son épée dans la poussière, ce qu'il cherche a de toute façon été perdu. Retourne au village. Trouve une pierre dans un puits. Jette-la dans les airs et rattrape-la. Rien ne se passe. Certains objets ici bas ne te seront utiles que bien plus tard, quand tu auras même oublié les avoir en ta possession. Cette pierre, penses-tu, me sera utile plus tard, mais non : elle t'est utile maintenant. Ne la fais pas ricocher dans le courant. Ne l'avale pas, même si elle est lisse, de la taille parfaite pour ta bouche d'enfant. Ne la lance pas à travers les vitraux de l'église. Sens son poids dans ta poche et souviens-toi du départ de ton père, quand tu t'es retrouvé seul. Souviens-toi de lui un marteau à la main et des clous entre les dents. Souviens-toi de lui quand il lavait tes coupures et tes écorchures, retirait les échardes de ta paume, quand il te disait d'être fort, plus brave que lui ne l'a jamais été. Tu découvres une carte cachée dans un tunnel. Tu découvres un monde secret recouvert de neige, mais une neige dont tu ne te souviens pas, pas la neige de tes rêves. Tu rampes jusqu'au lit que ton père a construit de ses propres mains à partir d'histoires et de chansons. Il devait savoir que ce jour viendrait, un jour où tu t'endormirais sans savoir où il est parti, sans savoir s'il reviendra jamais. Quand tu te réveilleras, il sera là où tu l'as vu la dernière fois, sirotant un jus d'orange à la table de la cuisine. Il te dira que c'est le moment, qu'il est temps de partir.


Une étendue d'eau, première partie d'An Object You Cannot Lose, de Sam Martone (traduction) :

Ouvre les yeux : l'aventure commence, réveille-toi. Tu devrais le savoir à présent, après tous les autres commencements qui ont précédé celui-ci. Quand tu seras réveillé, inspecte la commode. Casse chaque pot et chaque baril dans chaque pièce. Tu pourrais trouver quelque chose. Et tu trouves en effet quelque chose, plusieurs choses : une potion, des graines à mettre sur ta langue, des vêtements qu'une force invisible t'empêche de porter. À côté de chaque commode il y a une bibliothèque – inspecte-les elles aussi, même si tu es encore trop jeune pour lire ces lourds volumes et leurs pages envoûtantes. Dans une autre pièce, trouve ton père. Son regard est vide quand il te parle. Il ne se rend pas compte de ce qui vient de commencer, avec cet événement, ton réveil, aujourd'hui. Tout a commencé pour lui bien avant ce commencement. Mais tout est différent, cette fois : quand tu quittes cette pièce confortable que ton père et toi partagez, tu t'aperçois que tu n'es pas dans une maison au milieu d'un insignifiant petit village perdu au fin fond d'un continent qui attend d'être découvert, ni le sujet d'un puissant royaume, le fils du plus fervent soldat de sa majesté, à l'entraînement pour débuter sa quête. Tu es sur un navire, qui navigue sur l'océan. Tu rentres chez toi, sans aucun souvenir de chez toi. Ouvre l'inventaire de ton esprit et plonge dans ses profondeurs. Tu te grattes le bras : des réminiscences de piqûres d'insectes et d'étés étouffants. Une ancienne maison, peut-être, ou une maison que tu as inventée. Tu ne te souviens pas avoir grimpé à bord de ce navire, ni avoir espéré ses voiles à l'horizon. Tout ce que tu te souviens avoir fait avant ça, avant ce que tu vis là, c'est rêver. Le navire avance comme une ombre sur l'océan. Aucune vague sur les flancs de la coque, aucune trace de votre passage, juste le bleu primaire, la couleur qu'un enfant (un enfant comme toi) pourrait choisir pour colorier la mer. Dans tes rêves, tu es dans un château. Dans tes rêves, tu te souviens de ta naissance. Ton père cherche quelque chose, il tente de retrouver ce qu'il a ressenti quand il t'a trouvé la première fois, emmailloté, en larmes aux côtés de ta mère. Tu te demandes si tu peux changer le cours des choses, ou si, après la fin de l'histoire, les ténèbres se répandront sur le monde et qu'ailleurs, quelqu'un d'autre, quelqu'un comme toi, se réveillera, avec simplement le souvenir de rêves et de quelques connaissances, d'un commencement qui recommence. Tu as l'impression d'être contrôlé par une force aérienne, qui te regarde d'en haut. Une main invisible emmêlée dans tes cheveux qui te pousse en avant. C'est peut-être Dieu. Peut-être le destin. Il y a cet autre rêve, qui t'occupe l'esprit, un rêve dans lequel toi, mais un toi plus âgé, voyages à travers des villes prospères et des déserts hérissés de pointes en compagnie d'un homme que, dans ton rêve, tu sais être ton père. Tu essaies de ne pas y penser, mais l'image reste. Il y a certains objets, ici bas, qu'il est impossible de perdre, même avec la meilleure volonté du monde, et peut-être que ce rêve est l'un d'entre eux, penses-tu. Peut-être qu'il te sera utile plus tard. Inspecte les commodes. Casse chaque pot et chaque baril, même si tu sais qu'ils reviendront dès que tu auras détourné le regard. Casse-les quand même. Casse-les pour ça. Tu pourrais trouver quelque chose. Parle à tout le monde. Si tu ne comprends pas ce qu'ils disent, parle-leur à nouveau : ils répèteront tout, mot pour mot, juste pour s'assurer que tu as bien entendu. Écoute. Regarde dans le miroir accroché au mur. Regarde les mouettes zigzaguer au-dessus de ta tête. Dis adieu aux choses telles qu'elles étaient avant ton réveil.


Doomdream : An impression of my dreams after I've been playing Doom all day. Controls: WASD or arrow keys to move, mouse to look, ESC to quit. There is no combat or ending. Just run around until you get bored.

+ Any Doom-related dreams? : « The whole dream was silent until I decided to open the door which promptly made a very muffled doom door sfx. I stopped, amazed by that sound, then I moved through the door and allowed it to shut behind me, making the door closing sfx. »

SHARK HARBOR

Je prendrais ma décapotable et roulerais à toute vitesse vers le port. Le soleil couchant taperait sur le pare-brise et dans les rétroviseurs de façon à créer une ambiance mélancolique propre aux fins de journées en bord de mer. Le cri des oiseaux renforcerait cette émotion sensible et délicate, tandis que la chanson qui passerait dans la voiture réveillerait le souvenir de femmes que j'ai aimées. Le solo du saxophoniste me ferait pleurer, et j'essuierais ces larmes avec le creux de mon bras. Je me ressaisirais et passerais la vitesse supérieure, pour faire disparaître ma voiture dans le point de fuite à l'horizon et ainsi atteindre le lieu de ma prochaine mission. On verrait ma voiture se garer discrètement dans la nuit aux abords de l'entrepot du port. Divers spots éclaireraient des zones stratégiques où me placer ultérieurement pour photographier au mieux les agissements douteux des concurrents de mon commanditaire. D'autres spots lumineux balaieraient divers couloirs où patrouilleraient des gardes armés, et j'aurais à me faufiler dans l'ombre pour éviter les affrontements. Mon commanditaire m'aurait prévenu : si je me faisais repérer, la mission serait un échec. Très vite par exemple je voudrais prendre mon bazooka dans mon inventaire, mais ne trouverais que mon appareil-photo, qui serait en réalité un appareil-photo prêté par un ami photographe de mannequins. Ainsi, il y aurait peu de chances que les choses se passent mal.


Imagine que chaque soir à la même heure une personne t'appelle pour te dire qu'elle sait tout du meurtre que tu as commis. Qu'elle te parle du meurtre ne t'étonne pas car tu l'as bien commis, un meurtre horrible qui plus est, vraiment tu n'y es pas allé de main morte, et tu savais en le commettant qu'elle en serait témoin. La personne qui t'appelle chaque soir pense faire pression sur toi, et espère grâce à son chantage t'extorquer quelque chose, sans doute de l'argent, peut-être autre chose qui la regarde. À chaque appel, tu réponds comme si tu avais peur de ses menaces, comme si tu étais prêt à tout pour qu'elle n'en parle à personne. En réalité, ce meurtre était mis en scène pour que cette personne t'appelle, pour qu'elle pense avoir un moyen de t'extorquer quelque chose et qu'elle se sente assez en confiance pour ne pas remettre ce qu'elle a vu en question. Pourtant, la victime était un complice à toi, et elle n'a aucunement souffert lors du prétendu meurtre. Tous les deux, vous vouliez donner l'impression à la personne qui vous fait chanter qu'elle est en position de force, alors qu'elle est exactement dans la position inverse, car vous savez tout à propos du meurtre qu'elle a commis.

La traduction est un drôle d'exercice.


Je suis fasciné par ces personnes fantomatiques, aperçues parfois dans une ville, parfois dans une autre, le long d'une route, toujours la cible de témoignages discordants ou falsifiés, et puis qu'on retrouve tuées de plusieurs coups de couteau, un jour, par on ne sait qui, dans le salon d'une maison à l'abandon.

Après, les choses se calmeraient. Les hommes de main de mon commanditaire viendraient eux-mêmes chercher les caisses de marchandises détenues par Diaz, et on me proposerait de récupérer son manoir. Comme il serait gratuit, je dirais oui, et j'aurais même le droit de garder les mannequins dans la piscine. Le manoir de Diaz deviendrait mon manoir, et il serait réparé sans que j'ai besoin de faire appel au moindre maçon. Le manoir génèrerait de l'argent de lui-même, sans raison particulière, et je pourrais y garer deux voitures, dont ma voiture de sport décapotable. J'aurais un aquarium qui me servirait de plancher et dans lequel il y aurait un requin dans une eau turquoise. Tu es libre, toi, dirais-je au requin dans l'aquarium. Vous êtes libres, vous aussi, me dirais-je en regardant depuis mon nouveau bureau les mannequins dériver dans la piscine sur leurs matelas gonflables. Je prendrais de la cocaïne et commencerais à m'emmerder quand mon téléphone sonnerait. Mon commanditaire me confierait une nouvelle mission et pendant son appel je regarderais la décoration dans mon bureau en me disant que Diaz avait quand même de sacrés goûts de merde. Tous les meubles seraient en marbre et tous les bibelots en or. Mon commanditaire me confierait une mission d'infiltration : photographier cette nuit des concurrents qui prévoiraient de décharger leur marchandise au port. J'accepterais en sachant que l'infiltration n'est pas mon fort, et qu'il y aurait de grandes chances pour que je les tue tous. « Si tu les tues tous, la mission sera un échec », me dirait mon commanditaire. Alors je ferais de mon mieux.

Je regarde d'autres offres d'emploi. Plus je regardes les offres, et moins j'ai l'impression d'être apte. Je me demande pour quel travail je suis fait, ce que je peux faire. Pas grand chose, apparemment. Pas ce dont on a besoin, évidemment.


En ce moment, il arrive que mon site tombe en panne à cause de divers problèmes techniques du côté de mon hébergeur. J'aime me dire que certaines personnes imaginent alors le site à l'abandon, s'en vont, et ne reviennent jamais.

Dans Dieu Jr., un père se morfond après la mort accidentelle de son fils, dont il est en partie responsable. Pour surmonter son deuil, il reprend certaines sauvegardes d'un jeu vidéo créées par son fils avant son décès. On sait que le père joue sur Gamecube, et j'ai cru d'après les descriptions de l'animal qu'il incarne qu'il s'agissait d'une version modifiée de Banjo-Kazooie. Finalement (le jeu n'est jamais nommé), d'après la description des ennemis et de la barre de vie, il joue sans doute à Winnie l'Ourson : À la Recherche des Souvenirs Oubliés. Le père mène ainsi une quête parmi les différents niveaux pour pénétrer à l'intérieur d'un mausolée inaccessible et en comprendre le sens caché. Il espère y trouver le secret de la mort de son fils. Il ne parvient jamais à ouvrir le mausolée, mais trouve dans le jeu quelque chose du deuil, qui est en fait l'oubli (le déni).

Dans la série Halt & Cath Fire, le personnage de Cameron Howe développe pour Atari un jeu vidéo intitulé Pilgrim. Le jeu est jugé trop compliqué par les testeurs, et Atari abandonne sa commercialisation. Un soir, le personnage de Donna Clark décide d'aller au bout du jeu et, quand elle parvient à le terminer, à atteindre une maison en pleine nuit, elle comprend que le personnage qu'elle incarnait jusque-là était un enfant à la recherche de son père.

« On va dire qu'il m'a donné le pouvoir d'effacer la nuit où je l'ai tué et où j'ai perdu la partie par accident. On va dire que l'herbe extrêmement douce des cimetières est une herbe fausse, et qu'il n'y a rien ni personne sous la terre. »


Je ferais des ronds en courant dans le bureau de Diaz le temps de trouver une solution pour le tuer. Ce con de Diaz ne parviendrait pas à me toucher pour je ne sais quelle raison, sans doute un strabisme pas encore diagnostiqué, mais les chargeurs de ses armes sembleraient illimités, ce qui ne m'arrangerait pas. Pourtant, il continuerait à me provoquer en m'insultant et en me faisant des doigts d'honneur. Bref, dans ces conditions extrêmes, il me faudrait un certain temps avant de concevoir un plan adéquat. Grâce à ma patience et à mes capacités cérébrales légèrement au-dessus de la moyenne, je comprendrais que Diaz suit toujours la même chorégraphie de tirs et vise exactement les mêmes endroits de son bureau ; j'en voudrais pour preuve les impacts de balle sur les murs et sur les structures en bois. Je m'approcherais de lui en esquivant les balles à l'aide de diverses techniques ninja et, une fois au contact, je me mettrais à le marteler de coups de poing. Les coups de poing lui feraient de très faibles dommages et j'aurais même l'impression qu'ils ne lui feraient rien. Ce Diaz est coriace, me dirais-je. Il n'est pas le chef pour rien. Diaz ne changerait pas son mode d'attaque pour autant. Au bout d'un moment, je verrais quand même apparaître quelques traces de sang sur son costume de mafieux, ce qui m'indiquerait que je le tape de la bonne façon. Je taperais un peu partout avec mes poings, ne parvenant pas à viser précisément son visage ni son torse ni aucune autre surface stratégiquement intéressante, comme ses parties génitales. Il me serait également impossible de lui voler son arme, qui aurait pourtant mis un terme immédiat au combat. Donc les choses iraient ainsi tant et si bien qu'au bout d'une centaine de coups de poing assénés au hasard Diaz finirait par pousser un cri terrible et par s'écrouler sur le sol dans une telle posture que je l'aurais cru disloqué.

« J'ai une théorie que je veux t'expliquer. Ce jeu est construit sur les ruines d'un jeu plus ancien. Tu sais, comme en Égypte. » – Dennis Cooper, Dieu Jr. (trad. F. Boyer & E. Landon).


À peine sorti de l'eau je serais déjà sec. Je me rendrais compte ne plus avoir de munitions ni dans mon fusil mitrailleur, ni dans mon 9mm, ni dans mon bazooka, ni dans mon arbalète, ni dans mon lance-grenades, ni dans mon fusil à pompe, ni dans mon Colt Python, ni dans mon Uzi M10, ni dans mon SPAS-12, ni dans mon fusil sniper, ni dans mon lance-flammes. Il ne me resterait plus que mes poings, la pire des armes, surtout quand on sait que Diaz disposerait lui de tout un arsenal dernier cri et en parfait état. Avant de rentrer dans le bureau de Diaz où, ça ne ferait plus aucun doute, j'aurais à l'affronter, un équipement sommaire serait mis à ma disposition : un gilet pare-balles et une tronçonneuse. Drôle d'endroit pour une tronçonneuse, me dirais-je avant de l'empoigner. J'ouvrirais les deux portes dorées qui me feraient face et pénétrerais comme au ralenti dans le bureau de Diaz où il m'attendrait, placé en hauteur, au centre d'une sorte de coursive qui ferait le tour de la pièce. Après un discours particulièrement interminable et soporifique de Diaz que je n'aurais même pas la possibilité d'ignorer, l'affrontement commencerait. Diaz m'accablerait avec ses différentes armes à feu et je devrais esquiver les balles en faisant des roulades, ce qui serait malcommode (mais pas impossible) avec une tronçonneuse dans les mains. J'allumerais la tronçonneuse après de multiples tentatives infructueuses, puis me dirigerais bon an mal an vers Diaz, qui aurait l'avantage d'avoir une bonne endurance en plus d'être armé. Le gilet pare-balles ne serait pas de trop, mais serait détruit après seulement trois impacts de fusil à pompe, ne laissant plus qu'une mince chemise hawaïenne multicolore entre la folie de Diaz et ma peau. Comme je ne parviendrais jamais à rattraper Diaz qui ne ferait que fuir loin de moi tout en me provoquant avec quelques répliques bien choisies, je finirais par lancer ma tronçonneuse vers lui à travers la pièce, sans imaginer un seul instant qu'elle s'arrêterait de fonctionner durant son vol plané et atterrirait à ses pieds sans lui infliger le moindre dégât. Je serais alors particulièrement dans la merde.

Conditionnée sous atmosphère contrôlée, la gélule SUPRAFLOR est protégée dans un blister ULTRAPROTECTEUR composé d'une double couche d'aluminium 100% opaque et ultrarésistante, dit la notice de ce médicament.


Le manoir serait construit de telle manière qu'il ressemblerait à un labyrinthe, et que je serais très vite complètement perdu. J'aurais une carte avec le détail des différents étages du manoir, la localisation des marchandises et la salle où m'attend le chef, Diaz, mais je ne pourrais m'empêcher de me cogner contre les murs et de tomber dans des trappes. Le manoir serait également équipé de tapis roulants qui dévieraient ma progression et me renverraient souvent dans la cave, mon point de départ. Il n'y aurait pas tellement d'ennemis, et la plupart pourraient être esquivés ou abattus d'un seul coup de poing. L'envie d'abandonner la mission me prendrait à de multiples reprises, et je me laisserais dériver de longues minutes sur les tapis roulants, dans l'espoir que quelque chose me tue. L'armée qui était censée arriver n'arriverait pas. Il n'y aurait pas d'autre chemin. Je me reprendrais tout de même en main et parviendrais jusqu'à un couloir étroit tapissé de portraits du chef. Le rendu serait vraiment dégueulasse. Dans ce couloir, tandis que je serais occupé par l'horreur et l'égocentrisme de la décoration, deux dobermans se jetteraient sur moi. Je perdrais beaucoup de sang car ils seraient impossibles à toucher à cause de leur basse taille et de leur rapidité. J'y perdrais presque la vie, mais réussirais finalement à les tuer en les faisant exploser avec une grenade à fragmentation (la dernière). L'explosion de la grenade ferait un trou conséquent dans le mur de gauche du couloir, et me mènerait directement dans le jardin du manoir, à l'arrière. Des mannequins en bikini se prélasseraient sur des matelas gonflables roses et jaunes flottant dans la piscine. Je sauterais en bombe et les arroserais. J'accomplirais ainsi une mission secondaire qui était de sauter en bombe dans une piscine. Après avoir ressorti ma tête de l'eau entre les matelas gonflables des mannequins, je regarderais vers le sommet du manoir et apercevrais Diaz, qui me fixerait lui avec cet air de défi qui annonce les plus grands affrontements.

Hier, un milliardaire américain a envoyé une voiture de sport de marque Tesla pilotée par un mannequin en orbite autour de la Terre. C'est apparemment ce qu'on appelle le progrès.

« You dont have enough to lose. I will never see you and you dont exist. People have been gone so long now that they arent more than the words that recall their faint presence in the dust of my apartment. You are too much nothing for the something that I barely am. I need you. For so long I have been so little, in the end nothing. I want to leave nothing, but forever, you are endless nothing, the sea floor. »


Je suivrais le camion des bandits dans la zone urbaine périphérique et me rendrais compte en jetant un oeil dans le rétroviseur que plusieurs voitures de la police locale sont à mes trousses. Je jetterais quelques grenades en arrière et ferais exploser les voitures de police, ce qui soulagerait un temps la pression que j'aurais sur les épaules, mais ne ferait que précipiter le pire, à savoir l'armée. Il me faudrait boucler ma mission au plus vite pour me faire oublier et mettre tout ce chaos sur le dos des bandits. Pour cela, je sortirais un bazooka du coffre de ma voiture de sport et courrais vers le lieu où les bandits se seraient arrêtés, une sorte de manoir baroque rose bonbon. Je me dirais qu'il s'agit d'un drôle de repaire pour des bandits. Je me dirais qu'il s'agit bien de la typique extravagance des entreprises installées dans les zones urbaines périphériques. Je pénétrerais dans le manoir rose bonbon par la porte de la cave, où je ferais exploser au bazooka trois bandits en train de décharger des caisses, qui pousseraient des cris horribles et voleraient dans tous les sens. L'un des bandits, pris d'étranges convulsions mortelles, sortiraient dans la cave en étoile de mer et se mettrait à rouler partout dans la zone urbaine périphérique. Finalement, je le perdrais de vue. Mais ma mission ne serait pas tout à faire terminée : il me faudrait encore abattre le chef des bandits et récupérer la marchandise.

Suite et fin du premier chapitre :

Tu regardes sur ta gauche puis sur ta droite puis tu regardes le feu et tu remarques qu'il est enfin passé au vert.
À présent, Chasing Sheep is Best Left to Shepherds de Michael Nyman et du Michael Nyman Band passe dans la Ferrari.
Quelqu'un continue de klaxonner.
Tu regardes à travers le pare-brise arrière et tu te rends compte que c'est Will Smith dans une Honda Accord gris métallisé qui répète les mots barre et toi et connard encore et encore et encore, et qui klaxonne toujours plus fort.
Au téléphone, James Franco dit quelque chose.
« Le feu est passé au vert, James Franco », souffles-tu. « Je peux pas te parler maintenant, je dois y aller. »
« Et pour les masques ? » demande James Franco dans l'iPhone.
Tu raccroches et coupes court à la conversation avec James Franco.
Pas exprès, évidemment, mais surtout parce que tu ne veux pas passer pour un con aux yeux de Will Smith.
Will Smith fait une embardée derrière toi puis accélère du côté conducteur de la Ferrari, puis il te fait un doigt et hurle quelque chose comme « Va te faire foutre », sans doute, puis il accélère à nouveau pour faire une embardée sur la gauche, puis sur la droite, avant de disparaître au loin dans le soleil couchant.
Et tu te dis : Will Smith est bourré.
Tu regardes l'écran de ton iPhone.
Tu soupires et commences à avoir de la peine pour James Franco.


Suite :

« [...] Killer of Sheep, Le Cabinet du Dr. Caligari, The Death King et un autre film, un documentaire je crois, Koyaan—quelque chose. »
« Koyaanisqatsi », dis-tu dans l'iPhone.
« Koyaanisqatsi », répète James Franco. « Et tu as aussi tout un tas d'autres films qui sont, genre, étrangers. En langue originale. »
« Et comment est le vent du coup ? »
« Quoi ? »
« Est-ce que c'est le vent qui a fait tomber les masques, enfin la boîte ? » demandes-tu.
« La boîte est tombée toute seule. »
« Comment tu sais que ça n'était pas le vent ? »
« Je n'étais pas à proximité de la boîte quand elle est tombée de l'étagère ce matin donc je ne suis pas certain que ça n'était pas le vent. Mais je suppose simplement qu'elle est tombée toute seule. »
« Mais, est-ce que la fenêtre est ouverte en ce moment ? »
« Je suppose juste. »
« James Franco, est-ce que la fenêtre est ouverte ? »
Un bref silence sous-entend que James Franco est en train de vérifier si la fenêtre est ouverte.
Il se lève et dit : « Je vais marcher jusqu'à la fenêtre parce que je ne vois rien de là où je suis ».
Pendant ce temps, tu examines le couple dans la Honda Civic et tu remarques que la fille a de très petites oreilles.
Ça te plait que la fille ait de très petites oreilles.
« Je viens d'ouvrir la fenêtre. »
« Genre, juste là ? »
« Non, je l'ai ouverte il y a quelques minutes quand je suis entré dans la pièce pour la nettoyer, donc elle est déjà ouverte. »
« Donc tu as vraiment ouvert la fenêtre ? »
« Je n'en suis pas certain. »
« Donc tu n'en es pas certain. »
« Je n'en suis pas tout à fait certain. »
Quelqu'un klaxonne.
Ça te fait sursauter.

« Objects left fixed, untouched, alone for so long, become their settings, their original forms willed to implode into the spot where they have rested and they, within the voids they cradle by their shapes, change those settings they have become part of; when implored, the tiny vessel floats in kitchen sea of sun golden solitude. » – John Trefry, Plats.


Je décapoterais ma voiture de sport et le soleil se refléterait sur mes lunettes de soleil. De jeunes femmes en biniki me salueraient depuis le trottoir de la digue. D'une main je dirigerais ma voiture de sport et de l'autre je tirerais au Uzi sur le camion des bandits en train de slalomer devant moi. Je viserais en priorité les pneus mais tirerais globalement un peu partout, sur les poubelles, les oiseaux, le bitume et les plaisanciers en train de manger une glace et de discuter ici et là. Certains fuiraient en entendant les balles et pousseraient des cris que j'aurais cru avoir déjà entendus dans un film, mais la plupart resteraient là à discuter et à manger leur glace. La course-poursuite serait assez longue et ennuyeuse car mon niveau en tir ne serait pas tout à fait au point, et finalement elle nous emmènerait loin de la digue et de la plage vers une zone industrielle périphérique.

Palmtrees Paradise IV

Suite :

Tu entends un son qui vient de l'iPhone, comme si James Franco était en train de bouger les masques. « Et certains sont complètement brisés, genre, en mille morceaux. »
« En mille morceaux ? »
« En mille morceaux », confirme-t-il.
« Mais qu'est-ce que tu entends par mille morceaux, James Franco ? »
« Je veux dire en mille morceaux. » Il marque une pause. « Tes masques sont en mille morceaux. »
« Tous ? »
« Eh bien », et tu entends un bruit, comme si James Franco était en train de bouger les masques à nouveau. « Ouais, la plupart. »
Tu regardes ton pantalon Calvin Klein et tu te frottes la jambe gauche pour t'assurer que tout cela est bien réel.
« Donc la boîte est tombée de l'étagère ? »
« De l'étagère, ouais. »
« Quel genre de livres je lis ? » demandes-tu dans l'iPhone.
« Il n'y a aucun livre sur l'étagère en ce moment. »
« Non, quel genre de livres je lis ? » demandes-tu à nouveau.
« Il n'y a aucun livre sur l'étagère », dit James Franco.
« Aucun livre sur l'étagère ? »
« Non – juste quelques DVD. Par exemple », James Franco marque alors une pause pour boire de l'eau ou autre chose, puis commence à lister : « Buckaroo Banzai, El Topo, Catfish, Encounters at the End of the World, Burn After Reading [etc.] »

« Et maintenant que je vais bien, la solitude est un état bien trop pesant et trop douloureux pour que je vive à nouveau. Toutefois, je suis certain que c'est la vérité. Je suis complètement seul. Non que je veuille mettre ma solitude au-dessus de toutes les autres. C'est vraiment effrayant parfois. C'est tout ce que je peux dire là-dessus. Désolé si c'est vague. » – Dennis Cooper, Guide (trad. Claro).


Arrivé aux abords de l'entrepôt, je sortirais de ma voiture de sport et me munirais de mon fusil d'assaut. Je m'infiltrerais discrètement jusque dans un coin isolé de l'entrepôt, où je surprendrais une conversation de la plus haute importance entre des bandits. Dans les caisses gardées par les bandits, il y aurait de la drogue, de l'alcool, des armes, ou des contrefaçons de peluches parlantes. J'aurais l'opportunité de neutraliser les bandits discrètement grâce à diverses techniques d'infiltration inspirées des ninjas, mais je préfèrerais finalement tous les abattre en rafale avec mon fusil d'assaut chargé à bloc. Les douilles voleraient partout autour de moi et un effet de ralenti donnerait au carnage un rendu impressionant et décontracté. Toujours au ralenti, les corps des gardes seraient projetés dans les airs puis retomberaient lourdement sur le sol. Il n'y aurait pas de sang afin de préserver la sensibilité des plus jeunes. Après avoir ouvert une caisse, je me rendrais compte qu'un camion conduit par des bandits encore vivants quitte l'entrepôt en quatrième vitesse. Il ne me resterait plus qu'à remonter dans ma voiture de sport et à pourchasser le camion le long de la digue et des volleyeuses en train de jouer sur la plage.

Suite :

Depuis quelque part dans la Honda on entend A-Punk, de Vampire Weekend, et la fille sur le siège passager hoche la tête en rythme et fredonne à voix basse pour elle-même.
Tu regardes par la vitre du côté conducteur de la Ferrari et de l'autre côté de la rue et tu penses à James Franco et à son visage et à son corps et à ses pieds et à ses oreilles et à sa bouche et à ses mots et à son livre, Palo Alto.
Et puis il y a ce son un peu voilé, un cliquetis, de James Franco qui pince ses lèvres et tu dis « T'es là ? » et James Franco dit « Ouais ».
Tu te concentres sur la discussion à propos des masques.
« Alors comme ça les masques sont abîmés ? » soupires-tu dans l'iPhone.
« Les masques sont abîmés. »
« Mais, quand tu dis les masques, qu'est-ce que tu veux dire exactement, James Franco ? »
« Les masques dans la boîte », répond James Franco.
« Les masques dans la boîte ? »
Il y a un bref instant de silence, un blanc, dans la conversation téléphonique, mais, déjà, trois minutes de la version abrégée de The Thieving Magpie ont passé et tu en prends bonne note.
« James Franco, est-ce que tu réalises que c'est sans doute la plus long feu rouge auquel je me suis jamais arrêté ? » dis-tu.
« T'es arrêté à un feu rouge ? » demande James Franco.
« Ouais, je suis arrêté à un feu rouge. »
« D'accord. »
Tu fixes quelque chose sur le pare-brise et tu te mets à penser à la Voie lactée et à d'autres trucs cosmiques.
Tu réfléchis à autre chose.
« James Franco, je n'ai connaissance d'aucun masque dans une boîte. »
Tu réalises alors que la chanson qui passe dans la Honda n'est pas A-Punk mais Cousins.
« Eh bien, la boîte de masques Africains de quelqu'un est subitement tombée de l'étagère ce matin et maintenant, soupire-t-il, ils sont abîmés. »

« The fled man is far ahead, swallowed where the terrain sinks into itself. Chalk covers the sidewalk arcade. Jack walks across the chalk court leaving the door open. His shadow is late creeping toward him over the horizon. Footsteps of the fled man are nearly buffed from the chalk by the wind. Nascent shadows trace the shallow moments short of their disappearance. Jack follows in pursuit, not looking back down the valley. Light from the motel balanced by the clouded daybreak renders him invisible to himself. » – John Trefry, Apparitions of The Living.


Une voiture m'attendrait dehors sur le parking de l'immeuble. Il s'agirait d'une voiture sportive de marque indéterminée. J'aurais les clés dans ma poche mais ne m'en serais pas rendu compte jusque-là. J'aurais une mission à effectuer de l'autre côté de la ville. Une fois installé sur le siège conducteur, une voix qui viendrait sans doute des haut-parleurs me confierait la mission que je dois accomplir. J'aurais des caisses à récupérer dans un entrepôt gardé par des dizaines d'hommes armés. J'accepterais la mission sans avoir le choix. Au volant de ma voiture qui filerait à plusieurs centaines de kilomètres/heure dans la ville, je me sentirais vraiment royalement serein, et cette sérénité se traduirait par la façon dont les ombres des lampadaires projetées par le soleil crépusculaire passeraient sur mon visage concentré.

Suite :

C'est léger mais tu peux l'entendre. James Franco est en train d'écouter Bubba Dub Bossa, de Robby Poitevin.
« Tu serais pas en train d'écouter Bubba Dub Bossa de Robby Poitevin ? » demandes-tu dans l'iPhone, un peu perdu mais soulagé que ce soit James Franco et pas Ryan Gosling.
« Si, je suis en train d'écouter Bubba Dub Bossa de Robby Poitevin », répond James Franco. « Mais les masques, ils sont abîmés », répète-t-il dans l'iPhone.
« Comment ça les masques sont abîmés ? »
« Ils sont abîmés », dit-il dans l'iPhone.
« James Franco, je crains de ne rien comprendre à ce que tu es en train de me raconter. »
« La connexion est si mauvaise que ça ? » demande-t-il, apparemment ennuyé.
« Non, c'est juste que, je ne comprends pas ce que tu en train de me raconter, James Franco », tu marques une pause pour reprendre ton souffle, « les masques sont abîmés ? »
« Ouais, les masques, ils sont abîmés », dit-il dans l'iPhone.
Tu ne dis rien, pas tout de suite en tout cas. Tu penses plutôt au mot masques et tu imagines un immense panneau en néons.
Quelque part dans le ciel, il y a un immense panneau en néons et il flotte au milieu des nuages et il illumine d'un bleu clair les lettres du mot masques encore et encore.
Et le panneau en néons continue de grésiller bruyamment et de scintiller d'une façon vraiment distrayante et le mot masques continue de clignoter — pour toujours, dans le ciel.
Juste à côté de la Ferrari, il y a un jeune couple qui traîne dans une Honda Civic blanche trois portes de 1980.


Je remonterais au cinquième étage où je constaterais sur le forum de discussion que de nouvelles photographies ont été postées par un internaute anonyme. Les photographies seraient des agrandissements du corps de l'homme tué plus tôt dans la rue. Elles montreraient que le corps de l'homme est lacéré de centaines de coups de couteau, en plus de la balle qu'il aurait reçu dans l'oeil et qui aurait transpercé son crâne. Le troisième internaute viendrait me dire par message privé qu'il avait toutes les preuves à propos du meurtre et qu'il les avait postées sur le forum. J'entendrais les vagues qui feraient le même bruit que d'habitude, et l'éternelle lumière rasante frapperait le coin de l'écran de l'ordinateur. J'y verrais mon reflet mais ne me reconnaîtrais pas.

Une tentative de traduction du début du premier chapitre (Ferraris et masques africains) de Mastodon Farm, premier roman de Mike Kleine :

Tu as énormément d'argent donc tu achètes une Ferrari.
Tu roules en Ferrari à travers la ville pendant un moment.
Tu écoutes Philip Glass.
Tu n'es pas sûr de la chanson qui passe parce que tu as oublié de nommer les morceaux avant de les importer sur ton iPhone, mais tu es presque sûr que c'est un morceau d'Einstein on the Beach.
Putain, Einstein on the Beach est vraiment incroyable, penses-tu.
Tu penses à Philip Glass et à son génie pendant un moment (appuyant parfois sur le bouton pause du lecteur CD pour bien réfléchir à la musique et t'imaginer comme le personnage d'un film des années quatre-vingt), et puis tu freines lentement et tu t'arrêtes au feu rouge.
Tu restes là et tu attends que quelque chose se passe, et puis tu finis par penser à ton film préféré.
Maintenant, la stéréo de la Ferrari diffuse une version abrégée du Thieving Magpie de Giacchino Rossini.
Tu transpires parce que tu es enthousiaste.
Tu es enthousiaste parce qu'à chaque fois que tu écoutes Philip Glass, tu as une vision.
La même vision.
Une photo de toi.
Un film.
Tu diriges un orchestre, quelque part, au beau milieu du désert.
Tu es habillé comme James Bond.
Ton orchestre joue quelque chose de bien. Quelque chose du genre de The Thieving Magpie, sans doute.
Tu portes le pantalon dessiné par Calvin Klein que tu préfères.
Tu portes aussi un tshirt en coton de la toute nouvelle collection Marc by Marc Jacobs, couleur saumon.
Comme chaussures, tu portes une paire de mocassins Gucci.
Rien ne peut surpasser ton sens de la mode et du style.
L'iPhone vibre dans ta poche.
« Ouais ? »
« Les masques », dit James Franco. « Ils sont abîmés. »


J'entendrais la sonnerie d'un téléphone à l'étage inférieur, et me précipiterais pour décrocher, grâce à un escalier ayant apparu entre-temps dans le sol. L'étage inférieur ressemblerait trait pour trait à l'étage supérieur, sinon que le téléphone remplaçerait l'ordinateur. À l'appareil, le premier internaute rencontré sur le forum me dirait que je n'avais pas à parler du meurtre au nouvel arrivant, puis raccrocherait. Je resterais là à arpenter l'étage sans raison particulière. Le crépuscule perpétuel créerait d'intéressantes lumières à l'intérieur, sur le carrelage et les murs. Machinalement, j'ouvrirais la fenêtre la plus proche et me pencherais au dehors, pour voir dans la rue un homme tirer froidement sur un autre.

Les trois silhouettes d'oiseaux qui volaient dans le même carré de ciel orangé donnaient au soleil couchant une vague mélancolie japonisante.

« MICHAEL JACKSON is considering legal action to stop his obstentatious Las Vegas show, wants to build a 50-foot robotic version of himself that will roam the desert, firing laser beams. I shit you not, not for those with a weak stomach. » — John Trefry, Thy Decay Thous Seest By Thy Desire.


La conversation sur le forum de discussion s'arrêterait après qu'un troisième internaute intervienne pour nous dire qu'il sait tout à propos du meurtre. Je n'aurais aucune idée du meurtre dont ce nouvel internaute nous parlerait, mais mon interlocuteur initial semblerait lui au contraire profondément perturbé, et il se mettrait à poster des dizaines de nouveaux messages dans lesquels il expliquerait qu'il n'y est pour rien. Au bout d'un certain temps, je me rendrais compte que mon interlocuteur initial se serait déconnecté, car son pseudonyme n'apparaîtrait plus au bas de la page web du forum. Mais le troisième internaute, lui, serait toujours là. Il m'écrirait par message privé qu'il ne s'attendait pas à me trouver sur ce forum, et il utiliserait comme avatar le portrait d'un homme qu'on dirait être moi.

Je me promène sur la route et marche au travers des voitures.


Une porte s'ouvrirait dans un immeuble, par là où le vieil homme m'aurait dit d'aller. Il s'agirait de la seule porte ouvrable de toute la ville. Au cinquième étage, je trouverais un ordinateur allumé, avec une webcam, et un micro. Il y aurait quelqu'un à qui je parlerais d'abord par écrit, sur un forum de discussion, et qui aurait comme pseudonyme mon propre nom, mon nom réel je veux dire, celui qui est inscrit sur ma carte d'identité. On discuterait de la ville où je me trouve et il me dirait qu'il a vécu là lui aussi, autrefois. Puis il me proposerait d'allumer ma webcam pour qu'on puisse se voir et discuter de vive voix, mais en l'allumant, je me rendrais compte que sa webcam à lui renvoie mon propre visage. Je parlerais à ce double de l'autre côté de l'écran, dont la webcam aurait des problèmes de transmission, ce qui déformerait son visage en un angoissant amas de pixels. Il finirait par couper la transmission visuelle, et on continuerait à discuter sur le forum de discussion. Il me dirait qu'il avait trouvé étrange de constater à quel point je ressemblais à un ami à lui qui était mort.

« La salle de jeu donnait sur une cave d'où partaient d'innombrables souterrains qui ressemblaient aux tentacules d'une pieuvre en folie et qui aboutissaient à des culs-de-sac, à des puisards, à des citernes abandonnées et parfois à un cellier secret. » – Thomas Pynchon, Basses-Terres (trad. M. Doury).


Toute mon enfance j'ai imaginé autre chose.

Chaque nouvelle phase de création est accompagnée de son lot de doutes, de tâtonnements, et donc, fatalement, d'échecs.

Il y aurait un homme d'une soixantaine d'années assis sur le trottoir, qui me suivrait du regard si je passe devant lui. Je pourrais lui parler, et il me répondrait méthodiquement les mêmes trois phrases qu'il connaît par coeur. Il pourrait me dire où aller, même s'il n'en a aucune idée. J'aurais le choix de l'écouter ou de poursuivre ma promenade dans la ville, entre des immeubles vides à l'intérieur. Leurs façades seraient éclairées par des lampadaires aux lumières rectangulaires. Le vieil homme serait toujours assis au même endroit, ne bougerait ni ne mangerait jamais. Je finirais par lui demander où aller, et il me répondrait par là.

« Calme-toi, dit Bob, et il entrouvrit la porte d'entrée. Il s'avéra que derrière la façade hospitalière, c'était le néant, une noirceur d'encre. Et pourtant, grâce à la lumière du jour qui pénétrait faiblement et dessinait des ombres imprécises, Nate devina que l'intérieur était divisé en chambres, avec des couloirs et peut-être même un escalier, le tout peint en noir cruel. » – Dennis Cooper, Period (trad. J. Dorner).


Un mal de chien à m'organiser pour la moindre chose. J'imagine des villes sans personne, avec des fougères et parfois des chiens qui rôdent. Je ne sais pas quelle vie j'aimerais mener. J'imagine une ville virtuelle, où les fougères et les chiens le seraient également. Au moment de les toucher, je passerais au travers. Je ne sais pas quelle vie je pourrais trouver dans cette ville abandonnée. Il y aurait toujours le même bruit répétitif des vagues, qui seraient virtuelles elles aussi. La plage serait inaccessible. Je pourrais jouer aux jeux vidéo, qui seraient ma propre déambulation dans la ville. Et les plus beaux instants de ma vie seraient rediffusés en cinématiques. Les gens que je connais seraient là en trois dimensions, et parfois ils disparaîtraient dans les vagues auxquelles je n'ai pas accès. Ils me salueraient au loin avant de se noyer. Je continuerais à marcher, et le soleil ne se coucherait jamais.

James Gilleard.

Le commissaire voulait de toute urgence s'entretenir avec Rivage d'un problème auquel il avait été confronté la nuit dernière. Rivage lui donna rendez-vous dans la brasserie du plan d'eau, dont la baie-vitrée principale donnait alors sur la brume. [...] Depuis le début du monologue du commissaire, un détail dérangeait Rivage.


J'étais avec mon père dans une ville contaminée par des monstres étranges, cannibales il va sans dire, qui en avaient après nous. Nous trouvions refuge dans un immeuble en construction, en proie au vent, seulement soutenu par des poutrelles de métal qui allaient jusqu'au ciel. Un des monstres, ou plutôt une, car elle était de toute évidence de sexe féminin, était parvenue à retrouver notre trace et à nous suivre jusqu'à l'étage de l'immeuble où nous nous trouvions. Mon père me délivrait alors le secret pour éliminer ce type de monstre, puis mourait sous mes yeux, avalé. Je ne sais pour quelle raison, mais j'oubliais aussitôt les conseils de mon père et la méthode pour abattre ce monstre, qui se mit à me poursuivre obstinément jusque chez ma grand-mère, où j'atterris par je ne sais quel miracle. Le monstre me poursuivit dans cette maison exigüe à l'intérieur de laquelle je l'évitais comme je pouvais, toujours en passant d'un couloir à une pièce, ou d'une pièce à une autre, sans lien logique, sans aucune cohérence avec la maison telle qu'elle existe réellement. Même en gagnant du temps, je ne parvenais pas à me souvenir comment tuer le monstre, et trouvais finalement refuge dans le jardin qui longeait la maison. Là, épuisé et résigné à l'idée de pouvoir en finir, je me réveillai.

J'ai moins de choses à écrire en ce moment. Jimmy Arrow me prend la plupart de mon temps ; mon quotidien est plus serein, et il me passe nettement moins de choses en tête. Le confort, sans doute. Mes lectures elles aussi se font plus lentes.

On ne m'a toujours pas répondu pour l'offre d'emploi. Ça commence à m'inquiéter. Bientôt, je n'aurai plus d'économies.


Dans mon téléphone, je suis retombé sur deux photographies prises lors d'une promenade autour du plan d'eau de Lamballe, en octobre dernier. Je prends très rarement des photos. La municipalité avait installé le long du sentier qui entoure le plan d'eau une série de photographies en très grand format, qui représentaient des paysages du monde entier. L'exposition semblait permanente car les photographies avaient été fixées au sol à l'aide de poteaux en bois.

Je trouvais amusant que l'on superpose des images d'ailleurs sur le paysage commun, comme si ce dernier n'était pas suffisant, comme s'il fallait cette sur-impression qui masque les arbres habituels pour mesurer la beauté de notre planète. L'exotisme, c'est aussi la dissimulation de la valeur quotidienne des choses.

J'ai passé mon après-midi à écrire des recettes de cuisine.

Tout à l'heure, sans trop savoir comment, comme d'habitude sur internet, je suis tombé sur une jeune femme dont le métier est d'être influenceuse, c'est-à-dire qu'elle incite les gens à acheter les produits des grandes marques par lesquelles elle est rémunérée. Et je me rendais compte, à l'écouter parler dans une de ses vidéos, que la vertue principale de leur travail, c'est d'être sincère, de toucher une sincérité si profonde qu'elle fait oublier qu'il y a derrière le discours un commerce, que chaque instant d'une vie (un voyage, une matinée, une rencontre) est le prétexte pour placer quelques liens affiliés et des bons de réduction, et que plus le message semble vrai, plus il est rémunérateur. Que le verbe devienne monnaie.

Si vous buvez plusieurs verres d'eau d'affilé, vous finissez par être dégoûté de l'eau.

Zac's Haunted House


En ce début d'année, évidemment, on rappelle les bases : bien s'hydrater.

Hier, au Musée de Bretagne, j'ai pu écouter la légende du Pont de St Cado. Dans cette version de la légende, il est dit à un moment que la mère de Lucifer observait son fils construire le pont qui devait relier l'île au continent. L'image me plaît, mais qui est la mère de Lucifer ? Tout de suite me revient la figure de Judy dans la troisième saison de Twin Peaks, sorte d'entité féminine qui serait la mère du Mal, ou son foyer, c'est difficile à dire. Je fais quelques recherches, et c'est là que j'apprends que Lucifer veut dire « Porteur de lumière » (ensuite je me souviens de sa destinée d'ange déchu). Mais je n'apprends rien sur sa mère.

Plus tard, finalement, je découvre que sa mère est l'Aurore, ce que j'ignorais. Le lien avec Twin Peaks, à peine noué, se défait déjà.


Tout le monde semble persuadé que Pynchon est un érudit incroyable, extrêmement bien documenté quant aux sujets qu'il traite dans ses romans. Je pense exactement l'inverse : plein d'esbrouffe, sans aucune donnée précise, juste la surface des choses, plus occupé à faire croire qu'il est intelligent qu'à l'être réellement. Et c'est ce qui fait tout l'intérêt de son travail, justement. Le mauvais élève qui décroche le premier prix.

Je lis tous ces auteurs qui rendent compte de discussions bien inspirantes qu'ils ont eues avec Paul Otchakovsky-Laurens, qui fut parfois leur éditeur. Je pense aux discussions que j'ai avec les miens (d'éditeurs). Il faudra bien en effet encore cinquante ans et leur décès pour les rendre aussi inspirantes. D'autres anonymes diront : je les ai croisés une fois il y a fort fort longtemps au salon du livre de Paris, on s'est entretenus longuement des forêts de Patagonie et de Buffy contre les vampires, c'était une belle journée.

En train de signer une tribune qui défend le droit des inconnus à me faire des balayettes glissées dans les lieux publics sans mon consentement.

J'ai conçu un site internet qui ne comporte aucun lien hypertexte. Il ne comporte aucun texte non plus. Il est impossible de cliquer nulle part. Pourtant, c'est bien quelque part, c'est bien une destination. C'est une destination noire car la couleur de fond est noire. Il est toujours possible de la changer pour du blanc, mais le noir fait bien plus inspirant. Tout de suite, quand on arrive sur un site au fond noir, on se dit qu'il y a du mal qui rôde quelque part.

« Et maintenant c'est la maison qui commence à s'emplir de sable, comme la coupe inférieure d'un sablier qui jamais plus ne sera retourné. » – Thomas Pynchon, V. (trad. M. Danzas).


Mon essoreuse à salade possède une fonction TURBO. Ma voiture non.

À l'usine, les autres ouvriers avaient réussi à me convaincre que si on ne mettait pas de la viande en continu sur le tapis roulant, les lames des hachoirs s'abimaient à force de tourner dans le vide. Ils en étaient eux-mêmes convaincus.

« l'oasis étincelante des stations-services barbouillées de couleurs fluorescentes sous le dais des palmiers, bientôt enveloppés, le long des corridors des rues, par les brumes nocturnes, l'air de l'adobe, l'odeur de brûlé de feux d'artifice au loin, le monde disloqué qui s'écoule. » – Thomas Pynchon, Vineland (trad. M. Doury).


Le soir dernier, j'ai lancé une partie de Zelda: A Link To The Past, sur émulateur. Je me disais que, peut-être, j'avais assez oublié ma partie précédente pour redécouvrir le jeu comme la première fois. En réalité, j'ai à peine avancé dans le château d'Hyrule, quand on suit son incapable père parti sauver la princesse et déjà bloqué dans le premier couloir. J'ai été pris d'un ennui profond, encore une fois, sans doute, à cause de la lenteur du jeu (qui est pourtant fluide). J'ai abandonné ma sauvegarde, j'ai désinstallé l'émulateur, et je suis passé à autre chose.

Le début d'une nouvelle année est toujours l'occasion parfaite pour faire un bilan que je ne fais jamais.

Sophie Taeuber-Arp, Personnages.